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Florilèges

Publié le 14 mai 2016 Modifié le : 1 mai 2018

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Le  samedi 14 mai 2016

Florilège : "De l'imitation à la création"

Groupement autour de Platon, République, X, 598b-598c.

  • Pierre Leveau, LGT Philippe de Girard, Avignon

     

    Platon : République, X, 598b - 598c

    « SOCRATE : Ces lits ne se présentent-ils pas sous trois formes ? l'une qui est la forme naturelle1 et dont nous pouvons dire, je crois, que Dieu est l''auteur, autrement qui serait-ce ?

    GLAUCON : Ce ne peut être que lui, à mon avis.

    SOCRATE : Puis une deuxième, celle du menuisier.

    GLAUCON : Oui, dit-il.

    SOCRATE : Et une troisième, celle du peintre, n'est-ce pas?

    GLAUCON : Soit.

    SOCRATE : Ainsi peintre, menuisier, Dieu, ils sont trois qui président à trois espèces de lit.

    GLAUCON : Oui, trois.

    SOCRATE : Ce que le peintre se propose d'imiter, est-ce, à ton avis, cet objet unique même qui est dans la nature, ou est-ce que ce sont les ouvrages des artisans ?

    GLAUCON : Ce sont les ouvrages des artisans, dit-il. (…)

    SOCRATE : Maintenant considère ceci. Quel but se propose la peinture relativement à chaque objet ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ; est-ce l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?

    GLAUCON : De l'apparence, dit-il.

    SOCRATE : L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai, et, s'il peut tout exécuter, c'est, semble-t-il, qu'il ne touche qu'une petite partie de chaque chose, et cette partie n'est qu'un fantôme. Nous pouvons dire par exemple que le peintre nous peindra un cordonnier, un charpentier ou tout autre artisan sans connaître le métier d'aucun d'eux ; il n'en fera pas moins, s'il est bon peintre, illusion aux enfants et aux ignorants, en peignant un charpentier et en le montrant de loin, parce qu'il lui aura donné l'apparence d'un charpentier véritable.

    GLAUCON : Assurément.

    SOCRATE : Mais voici, mon ami, ce qu'il faut, selon moi, penser de tout cela : quand quelqu'un vient nous dire qu'il a rencontré un homme au courant de tous les métiers et qui connaît mieux tous les détails de chaque art que n'importe quel spécialiste, il faut lui répondre qu'il est naïf et qu'il est tombé sans doute sur un charlatan ou un imitateur qui lui a jeté de la poudre aux yeux, et que, s'il l'a pris pour un savant universel, c'est qu'il n'est pas capable de distinguer la science, l'ignorance et l'imitation.

    GLAUCON : Rien de plus vrai, dit-il. »

     

    Aristote : La poétique, 4

    « A l’origine de l’art poétique dans son ensemble, il semble bien y avoir deux causes, toutes deux naturelles. La tendance à l'imitation est instinctive chez l'homme et dès l'enfance. Sur ce point il se distingue de tous les autres êtres, par son aptitude très développée à l'imitation. C'est par l'imitation qu'il acquiert ses premières connaissances, c'est par elle que tous éprouvent du plaisir. La preuve en est visiblement fournie par les faits : des objets réels que nous ne pouvons pas regarder sans éprouver du déplaisir, nous en contemplons avec plaisir l'image la plus fidèle ; c'est le cas des bêtes sauvages les plus repoussantes et des cadavres. Une autre raison est qu’apprendre est un grand plaisir non seulement pour les philosophes, mais pareillement aussi pour les autres hommes – quoique les points communs entre eux soient peu nombreux à ce sujet. On se plaît en effet à regarder les images car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose, par exemple que ce portrait-là, c’est un tel ; car si l’on se trouve ne pas l’avoir vu auparavant, ce n’est pas en tant que représentation que ce portrait procurera le plaisir, mais en raison du fini dans l’exécution, de la couleur ou d’une autre chose de ce genre. »

     

    Plotin : Énnéades, V, VIII (260)

    « Prenons, si l’on veut, deux masses de pierre placées l’une à côté de l’autre ; l’une est brute et n’a pas été travaillée ; l’autre a subi l’empreinte de l’artiste, et s’est changée en une statue de dieu ou d’homme, d’un dieu comme une Grâce ou une Muse, d’un homme qui est non pas le premier venu mais celui que l’art a créé en combinant tout ce qu’il a trouvé de beau ; il est clair que la pierre, en qui l’art a fait entrer la beauté d’une forme, est belle non parce qu’elle est pierre (car l’autre serait également belle), mais grâce à la forme que l’art y a introduite. Cette forme, la matière ne l’avait point, mais elle était dans la pensée de l’artiste, avant d’arriver dans la pierre ; et elle était dans l’artiste non parce qu’il a des yeux ou des mains, mais parce qu’il participe à l’art. Donc cette beauté était dans l’art, et de beaucoup supérieure ; car la beauté qui est passée dans la pierre n’est pas celle qui est dans l’art ; celle-ci reste immobile, et d’elle en vient une autre, inférieure à elle ; et cette beauté inférieure n’est pas même restée intacte et telle qu’elle aspirait à être, sinon dans la mesure où la pierre a cédé à l’art. (…) Méprise-t-on les arts parce qu’ils ne créent que des images de la nature, disons d’abord que les choses naturelles, elles aussi, sont des images de choses différentes ; et sachons bien ensuite que les arts n’imitent pas directement les objets visibles, mais remontent aux raisons d’où est issu l’objet naturel ; ajoutons qu’ils font bien des choses d’eux-mêmes : ils suppléent aux défauts des choses, parce qu’ils possèdent la beauté : Phidias fit son Zeus, sans égard à aucun modèle sensible ; il l’imagina tel qu’il serait, s’il consentait à paraître à nos regards. »

     

    L. Alberti : L’art d’édifier, VI, 2 (1485)

    « La beauté est une harmonie rationnelle de l'ensemble des parties, telle que toute adjonction, toute suppression ou tout changement ne puisse que nuire à l'ensemble. »

     

    L. de Vinci : Carnet - Proportions du corps humain (1492)

    « Quatre doigts font une paume, quatre paumes font un pied, six paumes font une coudée. Quatre coudées font la hauteur d’un hom- me. Quatre coudées font un double pas, vingt-quatre paumes font un homme ; et il a utilisé ces mesures dans ses constructions. Si vous ouvrez les jambes de façon à abaisser votre hauteur d’un quatorzième, et si vous étendez vos bras de façon que le bout de vos doigts soit au niveau du sommet de votre tête, vous devez savoir que le centre de vos membres étendus sera au nombril, et que l’espace entre vos jambes sera un triangle équilatéral. La longueur des bras étendus d’un homme est égale à sa hauteur. Depuis la racine des cheveux jusqu’au bas du menton, il y a un dixième de la hauteur d’un homme. Depuis le bas du menton jusqu’au sommet de la tête, un huitième. Depuis le haut de la poitrine jusqu’au sommet de la tête, un sixième ; depuis le haut de la poitrine jusqu’à la racine de cheveux, un septième. Depuis les tétons jusqu’au sommet de la tête, un quart de la hauteur de l’homme. La plus grande largeur des épaules est contenue dans le quart d’un homme. Depuis le coude jusqu’au bout de la main, un cinquième. Depuis le coude jusqu’à l’angle de l’avant bras, un huitième. La main complète est un dixième de l’homme. Le début des parties génitales est au milieu. Le pied est un septième de l’homme. Depuis la plante du pied jusqu’en dessous du genou, un quart de l’homme. Depuis sous le genou jusqu’au début des parties génitales, un quart de l’homme. La distance du bas du menton au nez, et des racines des cheveux aux sourcils est la même, ainsi que l’oreille : un tiers du visage. »

     

    C. Montesquieu : Essai sur le goût (1757)

    « Tous les ouvrages de l'art ont des règles générales, qui sont des guides qu'il ne faut jamais perdre de vue. (...). Les peintres et les sculpteurs ont établi les proportions qu'il faut donner au corps humain, et ont pris pour mesure commune la longueur de la face ; mais il faut qu'ils violent à chaque instant les proportions, à cause des différentes attitudes dans lesquelles il faut qu'ils mettent les corps : par exemple, un bras tendu est bien plus long que celui qui ne l'est pas. Personne n'a jamais plus connu l'art que Michel-Ange ; personne ne s'en est joué davantage. Il y a peu de ses ouvrages d'architecture où les proportions soient exactement gardées ; mais, avec une connaissance exacte de tout ce qui peut faire plaisir, il semblait qu'il eût un art à part pour chaque ouvrage. Quoique chaque effet dépende d'une cause générale, il s'y mêle tant d'autres causes particulières, que chaque effet a, en quelque façon, une cause à part. Ainsi l'art donne les règles, et le goût les exceptions ; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre, et en quelles occasions il doit être soumis. »

     

    D. Hume : De la norme du goût (1757)

    « Il est pour nous naturel de chercher une Norme du Goût, une règle par laquelle les opinions variées des hommes puissent être réconciliées; ou du moins une décision accordée entérinant une opinion et condamnant une autre. Il est une sorte de philosophie qui anéantit tout espoir de succès dans une telle tentative et qui fait état de l'impossibilité d'atteindre jamais à une quelconque norme du goût. La différence, dit-elle, est très grande entre le jugement et le sentiment. Tout sentiment est juste, le sentiment ne faisant point référence au-delà de lui-même ; et il est toujours réel, à quelque point que l'homme en ait conscience. Mais toutes les décisions de l'entendement ne sont pas justes, faisant référence à quelque chose au-delà d'elles-mêmes, à savoir à un fait réel, et qu'elles ne sont pas toujours en conformité avec ce modèle. Parmi un millier d'opinions différentes soutenues par des hommes différents' à propos d'un même sujet, il n'en est qu'une et une seule qui soit juste et véritable; la seule difficulté est de la déterminer et de la certifier. Au contraire, un millier de sentiments différents excités par le même objet sont tous justes, aucun sentiment ne représentant ce qui est réellement dans l'objet : il ne fait que marquer une certaine conformité ou rapport entre l'objet et les organes ou les facultés de l'esprit ; si cette conformité n'existait pas réellement, le sentiment n'aurait pas eu la possibilité d'être. La beauté n'est pas un attribut des choses elles-mêmes ; elle n'existe que dans l'esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Une personne peut même percevoir de la laideur là où une autre est sensible à la beauté, et chaque individu devrait s'accorder à son sentiment propre sans prétendre régler celui des autres. Rechercher la vraie beauté ou la vraie laideur est une quête aussi stérile que de prétendre attester la vraie douceur ou la vraie amertume. Suivant la disposition des organes, le même objet peut être à la fois doux et amer, et le proverbe dit justement qu'il est stérile de vouloir discuter des goûts. Il est très naturel et même nécessaire d'étendre cet axiome aussi bien au goût intellectuel qu'au goût corporel. Il est évident qu'aucune des règles de la composition n'est fixée par des raisonnements a priori, ou puisse être considérée comme la conclusion abstraite de la comparaison par l'entendement de ces habitudes et de ces relations d'idées éternelles et immuables. Le fondement de ces règles est le même que celui de toutes les sciences pratiques : l'expérience ; elles ne sont rien d'autre que des observations générales au sujet de ce qui a été trouvé plaire universellement, dans tous les pays et à toutes les époques. »

     

    E. Kant : Critique de la faculté de juger (1790)

    « Pour ce qui est de l'agréable chacun se résigne ce que son jugement, fondé sur un sentiment individuel, par lequel il affirme qu'un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Il admet donc quand il dit : le vin des Canaries est agréable, qu'un autre corrige l'expression et lui rappelle qu'il doit dire : il m'est agréable ; il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui plaît aux yeux et aux oreilles de chacun. L'un trouve la couleur violette douce et aimable, un autre la trouve morte et terne ; l'un préfère le son des instruments à vent, l'autre celui des instruments cordes. Discuter à ce propos pour accuser d'erreur le jugement d'autrui, qui diffère du nôtre, comme s'il s'opposait à lui logiquement, ce serait folie ; au point de vue de l'agréable, il faut admettre le principe : à chacun son goût (il s'agit du goût des sens). Il en va tout autrement du beau. Car il serait tout au contraire ridicule qu'un homme qui se piquerait de quelque goût, pensât justifier ses prétention en disant : cet objet (l'édifice que nous voyons, le vêtement qu'un tel porte, le concert que nous entendons, le poème que l'on soumet à notre jugement) est beau pour moi. Car il ne suffit pas qu'une chose lui plaise pour qu'il ait le droit de l'appeler belle ; beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme et de l'agrément, personne ne s'en soucie mais quand il donne une chose pour belle, il prétend trouver la même satisfaction en autrui ; il ne juge pas seulement pour lui mais pour tous et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété d'objets ; il dit donc : la chose est belle, et s'il compte sur l'accord des autres avec son jugement de satisfaction, ce n'est pas qu'il ait constaté diverses reprises cet accord mais c'est qu'il l'exige. Il blâme s'ils jugent autrement, il leur dénie le goût tout en demandant qu'ils en aient ; et ainsi on ne peut pas dire : chacun son goût. Cela reviendrait à dire : il n'y a pas de goût, c'est-à-dire pas de jugement esthétique qui puisse légitimement prétendre l'assentiment universel.

     

    G. Hegel : Esthétique (1835)

    « Le but de l'art, son besoin originel, c'est de produire aux regards une représentation, une conception née de l'esprit, de la manifester comme son œuvre propre ; de même que, dans le langage, l'homme communique ses pensées et les fait comprendre à ses semblables. Seulement, dans le langage, le moyen de communication est un simple signe, à ce titre, quelque chose de purement extérieur à l'idée et d'arbitraire. L'art au contraire, ne doit pas simplement se servir de signes, mais donner aux idées une existence sensible qui leur corresponde. Ainsi, d'abord, l'œuvre d'art, offerte aux sens, doit renfermer en soi un contenu. De plus, il faut qu'elle le représente de telle sorte que l'on reconnaisse que celui-ci, aussi bien que sa forme visible n'est pas seulement un objet réel de la nature, mais un produit de la représentation et de l'activité artistique de l'esprit. L'intérêt fondamental de l'art consiste en ce que ce sont les conceptions objectives et originelles, les pensées universelles de l'esprit humain qui sont offertes à nos regards […] L'œuvre d'art vient de l'esprit et existe pour l'esprit, et sa supériorité consiste en ce que si le produit naturel est un produit doué de vie, il est périssable, tandis qu'une œuvre d'art est une œuvre qui dure. La durée présente un intérêt plus grand. Les événements arrivent, mais, aussitôt arrivés, ils s'évanouissent ; l'œuvre d'art leur confère de la durée, les représente dans leur vérité impérissable. L'intérêt humain, la valeur spirituelle d'un événement, d'un caractère individuel, d'une action, dans leur évolution et leurs aboutissements, sont saisis par l'œuvre d'art qui les fait ressortir d'une façon plus pure et transparente que dans la réalité ordinaire, non artistique. C'est pourquoi l'œuvre d'art est supérieure à tout produit de la nature qui n'a pas effectué ce passage par l'esprit. C'est ainsi que le sentiment et l'idée qui, en peinture, ont inspiré un paysage confèrent à cette œuvre de l'esprit un rang plus élevé que celui du paysage tel qu'il existe dans la nature. »

     

    F. Nietzsche : Le Gai Savoir, IV, § 301 (1882)

    « Illusions des contemplatifs. — Les hommes supérieurs se distinguent des inférieurs en ce qu'ils voient et entendent indiciblement plus, et ils ne voient et n'entendent qu'en méditant — et c'est cela qui distingue l'homme de l'animal comme les animaux supérieurs des inférieurs. Le monde s'enrichit sans cesse davantage aux yeux de qui se développe en s'élevant dans les hauteurs de l'humain ; les appâts de l'intérêt, de plus en plus nombreux, sont lancés vers lui : la quantité de ses excitations s'accroît sans cesse en même temps que ses différentes sortes de plaisir et de déplaisir — l'homme supérieur devient à la fois plus heureux et plus malheureux. Cependant il est constamment accompagné d'un délire : il croit en effet être placé, en tant que spectateur et auditeur, devant le grand spectacle symphonique, la vie ; il nomme sa nature contemplative sans s'apercevoir que lui-même est également le poète de la vie, qui en poursuit l'élaboration poétique — que sans doute il se distingue de l'acteur de ce drame, le soi-disant homme d'action, mais davantage encore du simple contemplateur invité à la fête pour siéger à l'avant-scène. A lui, le poète, la vis contemplativa, le regard rétrospectif sur son œuvre, certainement lui est propre, mais davantage et avant tout, la vis creativa, qui fait totalement défaut à l'homme d'action, en dépit des apparences et de l'opinion courante. Nous autres méditatifs-sensibles, sommes en réalité ceux qui produisons sans cesse quelque chose qui n'existe pas encore : la totalité du monde, éternellement en croissance, des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des degrés, des affirmations et des négations. Cette création poétique de notre invention, est sans cesse étudiée, répétée pour être représentée par nos propres acteurs que sont les soi-disant hommes pratiques, incarnée, réalisée par eux, voire traduit en banalités quotidiennes. Tout ce qui a quelque valeur dans le monde actuel, ne l'a pas en soi, ne l'a pas de sa nature — la nature est toujours sans valeur ; mais a reçu un jour de la valeur, tel un don, et nous autres nous en étions donateurs ! C'est nous qui avons créé le monde qui concerne l'homme ! — Mais c'est là justement la notion qui nous manque, et s'il nous arrive de la saisir un instant, nous l'avons oubliée l'instant d'après : nous méconnaissons notre meilleure force, nous nous sous-estimons quelque peu, nous autres contemplatifs — nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l'être. »

     

    O. Wilde : Le Déclin du mensonge (1889)

    « Vivian : La vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie, et je suis certain qu’à la réflexion vous tomberez d’accord avec moi sur ce point. C’est la vie qui tend le miroir à l’art et reproduit quelque type étrange né dans l’imagination du peintre ou du sculpteur, ou donne au rêve de la fiction une forme réelle. Scientifiquement, la base de la vie - l’énergie de la vie, comme disait Aristote - est simple désir d’expression, et l’art offre toujours les formes diverses par quoi ce désir peut se réaliser. La vie s’en saisit et en use, serait-ce à son détriment. Des jeunes gens se sont suicidés à l’instar de Rolla, ont porté sur eux-mêmes une main homicide, parce que Werther mourut de sa propre main. Songez à ce que nous devons à l’imitation du Christ, comme à l’imitation de César. [...]

    Cyril : La nature copie donc le paysagiste, et crée ses effets d’après lui ?

    Vivian : Incontestablement. A qui donc, sinon aux impressionnistes, devons-nous ces admirables brouillards fauves qui se glissent dans nos rues, estompent les becs de gaz, et transforment les maisons en ombres monstrueuses ? A qui sinon à eux encore et à leur maître , devons-nous les exquises brumes d’argent qui rêvent sur notre rivière et muent en frêles silhouettes de grâce évanescente ponts incurvés et barques tanguantes ! Le changement prodigieux survenu, au cours des dix dernières années, dans le climat de Londres est entièrement dû à cette école d’art. [...] Les choses sont parce que nous les voyons, et la réceptivité aussi bien que la forme de notre vision dépendent des arts qui nous ont influencés. Regarder et voir sont choses toutes différentes. On ne voit une chose que lorsqu’on en voit la beauté. C’est alors seulement qu’elle naît à l’existence. De nos jours, les gens voient les brouillards, non parce qu’il y a des brouillards, mais parce que peintres et poètes leur ont appris le charme mystérieux de tels effets. Sans doute y eut-il à Londres des brouillards depuis des siècles. C’est infiniment probable, mais personne ne les voyait, de sorte que nous n’en savions rien. Ils n’eurent pas d’existence tant que l’art ne les eut pas inventés. »

     

    H. Bergson : Le rire (1900)

    « Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous […]. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous-nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et, fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes […] Qu'est-ce que l'artiste ? C'est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c'est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d'habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l'objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l'objet et de le distinguer pratiquement d'un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l'usage pratique et les commodités de la vie et s'efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. »

     

    P. Klee : Le Crédo du créateur (1920)

    « Je voudrais maintenant examiner la dimension de l’objet sous un jour nouveau, en lui-même, et essayer à ce propos de montrer comment l’artiste en arrive souvent à une ‘déformation’ apparemment arbitraire des réalités naturelles. L’artiste n’accorde pas aux apparences de la nature la même importance contraignante que ces nombreux détracteurs réalistes. Il ne s’y sent pas tellement assujetti, les formes arrêtées ne représentant pas à ses yeux l’essence du processus créateur dans la nature. La nature ”naturante” lui importe d’avantage que la nature ”naturée”. Peut-être est-il philosophe à son insu, et s’il ne tient pas, comme les optimistes, ce monde pour le meilleur des mondes possibles, ni ne veut affirmer non plus que celui qui nous entoure est trop mauvais pour qu’on puisse le prendre comme modèle, il se dit toutefois : sous cette forme reçue, il n’est pas le seul monde possible. L’artiste scrute alors d’un regard pénétrant les choses que la nature lui a mises toutes formées sous les yeux. Plus loin plonge son regard et plus son horizon s’élargit du présent au passé. Et plus s’imprime en lui, au lieu d’une image finie de la nature, celle – la seule qui importe – de la création comme genèse. […] L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible.» De même qu’un enfant dans son jeu nous imite, de même nous imitons dans le jeu de l’art les forces qui ont créé et créent le monde. […] L’artiste crée ainsi des œuvres, ou participe à la création d’œuvres, qui sont à l’image de l’œuvre de dieu. […] La forme créatrice échappe à toute dénomination, elle reste en dernière analyse un mystère indicible. Mais non point un mystère inaccessible incapable de nous ébranler jusqu’au tréfonds. Nous sommes chargés nous-mêmes de cette forme jusqu’au dernier atome de moelle. Nous ne pouvons dire ce qu’elle est, mais nous pouvons nous rapprocher de sa source dans une mesure variable. »

     

    Alain : Système des Beaux-Arts, I, 7 (1920)

    « Il reste à dire en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution, c'est industrie. Et encore est-il vrai que l'œuvre souvent, même dans l'industrie, redresse l'idée en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien définie comme le dessin d'une maison, est une œuvre mécanique seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l'œuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'œuvre qu'il commence ; l'idée lui vient à mesure qu'il fait ; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son œuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même. Un beau vers n'est pas d'abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il la fait ; et le portrait naît sous le pinceau. (...) Ainsi la règle du Beau n'apparaît que dans l'œuvre et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut servir jamais, d'aucune manière, à faire une autre œuvre. »

     

    S. Freud : Ma vie et la psychanalyse (1925)

    « L'artiste, comme le névropathe, s'était retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l'inverse du névropathe il s'entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d'art, étaient les satisfactions imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d'ailleurs en commun le caractère d'être un compromis, car elles aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement. Mais à l'inverse des productions asociales narcissiques du rêve, elles pouvaient compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d'éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes inconscientes aspirations du désir. De plus elles se servaient, comme « prime de séduction », du plaisir attaché à la perception de la beauté de la forme. Ce que la psychanalyse pouvait faire, c'était — d'après les rapports réciproques des impressions vitales, des vicissitudes fortuites et des œuvres de l'artiste — reconstruire sa constitution et les aspirations instinctives en lui agissantes, c'est-à-dire ce qu'il présentait d'éternellement humain. »

     

    M. Heidegger : Chemins qui ne mènent nulle part (1949)

    « Qu’est-ce qui est à l’œuvre dans l’œuvre ? La toile de Van Gogh est l’ouverture de ce que le produit, la paire de souliers de paysan, est en vérité. Cet étant fait apparition dans l’éclosion de son être. L’éclosion de l’étant, les Grecs la nommaient alètheia. Nous autres, nous disons vérité, en ne pensant surtout pas trop ce mot. Dans l’œuvre, s’il y advient une ouverture de l’étant (concernant ce qu’il est et comment il est), c’est l’avènement de la vérité qui est à l’œuvre. Dans l’œuvre d’art, la vérité de l’étant s’est mise en œuvre. « Mettre » signifie ici : instituer*. Un étant, une paire de souliers de paysan vient dans l’œuvre à l’instance dans le clair (das Lichte) de son être. L’être de l’étant vient à la constance de son rayon­nement. L’essence de l’art serait donc : le se mettre en œuvre de la vérité de l’étant. Mais l’art n’avait-il pas affaire jusqu’à présent au Beau et à la Beauté plutôt qu’à la Vérité ? Par opposition aux arts artisanaux qui fabri­quent des produits, les arts qui produisent des œuvres sont appelés les beaux-arts. Mais dans les beaux-arts, ce n’est pas l’art qui est beau ; on les appelle ainsi parce qu’ils créent le Beau. La Vérité, par contre, est du domaine de la Logique, le Beau étant réservé à l’Esthétique. Ou bien le propos : l’art est la mise en œuvre de la vérité, signifierait-il une renaissance de l’opinion heu­reusement dépassée selon laquelle l’art serait une imitation et une copie du réel ? La reproduction du réellement donné exige, en effet, la conformité avec l’étant, la prise de mesure sur celui-ci, adaequatio, disait-on au Moyen Âge, et homoïosis disait déjà Aristote. Depuis longtemps, la conformité avec l’étant est considérée comme l’essence de la vérité. Mais croyons-nous vrai­ment que le tableau de Van Gogh copie une paire donnée de souliers de paysan, et que ce soit une œuvre parce qu’il y a réussi ? Voulons-nous dire que le tableau a pris copie du réel et qu’il en a fait un produit de la pro­duction artistique ? Nullement. C'est donc qu'il s'agit dans l'œuvre non pas de la reproduction de l'étant particulier qu'on ajustement sous les yeux, mais plutôt de la restitution en elle d'une commune présence des choses. »

     

    G. Bataille : Lascaux ou la naissance de l’art (1955)

    « Il nous importe ici que, dans son essence, et dans la pratique, l'art exprime ce moment de transgression religieuse, qu'il l'exprime seul assez gravement et qu'il en soit la seule issue. C'est l'état de transgression qui commande le désir, l'exigence d'un monde plus profond, plus riche et prodigieux, l'exigence, en un mot, d'un monde sacré. Toujours la transgression se traduisit en formes prodigieuses : telles les formes de la poésie et de la musique, de la danse, de la tragédie ou de la peinture. Les formes de l'art n'ont d'autre origine que la fête de tous les temps, et la fête, qui est religieuse, se lie au déploiement de toutes les ressources de l'art. Nous ne pouvons imaginer un art indépendant du mouvement qui engendre la fête. Le jeu est en un point la transgression de la loi du travail : l'art, le jeu et la transgression ne se rencontrent que liés, dans un mouvement unique de négation des principes présidant à la régularité du travail. Ce fut apparemment le souci majeur des origines - comme il l'est encore des sociétés archaïques - d'accorder le travail et le jeu, l'interdit et la transgression, le temps profane et les déchaînements de la fête en une sorte d'équilibre léger, où sans cesse les contraires se composent, où le jeu lui-même prend l'apparence du travail, et où la transgression contribue à l'affirmation de l'interdit. Nous avançons avec une sorte d'assurance qu'au sens fort, la transgression n'existe qu'à partir du moment où l'art lui-même se manifeste et qu'à peu près, la naissance de l'art coïncide, à l'Âge du renne, avec un tumulte de jeu et de fête, qu'annoncent au fond des cavernes ces figures où éclate la vie, qui toujours se dépasse et qui s'accomplit dans le jeu de la mort et de la naissance. »

     

    U. Eco : L'œuvre ouverte, la poétique de l'œuvre ouverte (1962)

    « Il convient d'observer, sous peine d'équivoque terminologique, que si nous allons parler d'œuvres « ouvertes », c'est en vertu d'une convention : nous faisons abstraction des autres acceptions du mot pour en faire l'expression d'une dialectique nouvelle entre l'œuvre et son interprète. Les esthéticiens parlent parfois de « l'achèvement » et de l' « ouverture » de l'œuvre d'art, pour éclairer ce qui se passe au moment de la « consommation » de l'objet esthétique. Une œuvre d'art est d'un côté un objet dont on peut retrouver la forme originelle, telle qu'elle a été conçue par l'auteur, à travers la configuration des effets qu'elle produit sur l'intelligence et la sensibilité du consommateur : ainsi l'auteur crée-t-il une forme achevée afin qu'elle soit goûtée et comprise telle qu'il l'a voulue. Mais d'un autre côté, en réagissant à la constellation des stimuli, en essayant d'apercevoir et de comprendre leurs relations, chaque consommateur exerce une sensibilité personnelle, une culture déterminée, des goûts, des tendances, des préjugés qui orientent sa jouissance dans une perspective qui lui est propre. Au fond, une forme est esthétiquement valable justement dans la mesure où elle peut être envisagée et comprise selon des perspectives multiples, où elle manifeste une grande variété d'aspects et de résonances sans jamais cesser d'être elle-même. (Un panneau de signalisation routière ne peut, au contraire, être envisagé que sous un seul aspect ; le soumettre à une interprétation fantaisiste, ce serait lui retirer jusqu'à sa définition.) En ce premier sens, toute œuvre d'art, alors même qu'elle est forme achevée et « close » dans sa perfection d'organisme exactement calibré, est « ouverte » au moins en ce qu'elle peut être interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée. »