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Publié le 6 janv. 2021

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Le  mercredi 6 janvier 2021

Entretien avec Nicolas Cadène

Entretien réalisé par Evelyne Bechtold, IA-IPR de philosophie et référente.

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    Entretien avec Nicolas Cadène

     

    LC : Pouvez-vous nous dire quand et pourquoi cet observatoire a été créé, quelles sont ses missions et ses actions concrètes ?

     

    L’Observatoire de la laïcité est une commission consultative placée auprès du Premier ministre, créée à la demande Jacques Chirac en 2007, mais installée en 2013 par François Hollande. Elle a été confirmée par Emmanuel Macron et a reçu une reconnaissance législative en 2018. L’Observatoire de la laïcité, qui comprend des parlementaires, des hauts fonctionnaires et des personnalités qualifiées, a permis une considérable mobilisation de l’administration publique, qui s’est renforcée à partir de 2015 dans un contexte d’attaques terroristes islamistes qui conduit au nécessaire renforcement de la cohésion nationale, pour laquelle la laïcité est pensée comme un outil. En ce sens, l’Observatoire s’est imposé comme une instance de dialogue avec les différents acteurs concernés, rappelant le droit et assurant des formations dédiées ; mais aussi comme un conseiller du Gouvernement de premier plan.

     

    La première mission de l’Observatoire de la laïcité est de réaliser chaque année un état des lieux précis sur le respect ou non du principe de laïcité, en s’appuyant sur les remontées de terrain, des enquêtes qualitatives et quantitatives, des auditions et des déplacements chaque semaine. À travers près de 1000 déplacements, nous avons ainsi été dans la quasi-totalité des départements (y compris en outre-mer) pour constater les situations les plus concrètes.

     

    La deuxième mission est de conseiller le Gouvernement sur toute action publique qui concerne la laïcité. Nous avons ainsi, par exemple, aidé à la rédaction et à la mise en place de la Charte de la laïcité à l’école, installé des référents laïcité dans de nombreuses administrations, instauré la Journée nationale de la laïcité, participé à la mise en place de l’enseignement moral et civique à l’école (EMC), permis certaines évolutions législatives comme l’abrogation du délit de blasphème en Alsace-Moselle. Par ailleurs, plusieurs de nos préconisations ont été annoncées dans le cadre du futur projet de loi renforçant les principes républicains. Nous sommes aussi à l’origine de diverses évolutions importantes par voie de circulaires. Les deux dernières circulaires gouverne-mentales pour la laïcité et contre l’islamisme émanent en grande partie de l’Observatoire de la laïcité.

     

    La troisième mission est d’informer le grand public et d’être à son service : nous répondons à toute sollicitation émanant de citoyens, d’élus, d’associations, d’administrations, de collectivités locales dans un délai de 48 heures maximum. Plus largement, dans le cadre de cette mission, nous avons édité des guides et des outils pédagogiques pour rappeler ce que la laïcité permet, mais aussi ce qu’elle interdit, en réagissant aux situations de terrain auxquelles nous sommes confrontés. Nous disposons d’un site Internet, un des plus visités de la plateforme gouvernementale, sur lequel chacun peut trouver de nombreux documents utiles: www.laicite.gouv.fr.

     

    Enfin, quatrième principale mission, celle de former le plus grand nombre. En ce sens, nous avons demandé la multiplication des diplômes universitaires (DU) sur la laïcité. Nous avons demandé et obtenu l’obligation de suivi de ce DU pour les aumôniers et les ministres du culte étrangers, dont les imams détachés. Nous avons également co-conçu différentes formations, notamment au sein du plan Valeurs de la République et laïcité (VRL). En tout, et à travers nos différentes formations, ce sont plus de 350 000 acteurs de terrain qui ont déjà été touchés.

     

    LC : L’observatoire de la laïcité est régulièrement la cible de critiques, voire d’attaques souvent violentes. Comment l’expliquez-vous ?

     

    Je l’explique assez simplement: il y a toujours eu sur la laïcité de multiples débats intellectuels sur la définition à lui donner, ce qui est tout à fait normal et sain. Nous, nous nous en tenons au droit positif, déjà très riche, même si nous préconisons quelques modifications importantes, mais d’ordre technique.

     

    En ce sens, nous sommes très largement soutenus par les acteurs de terrain (mouvements d’éducation populaire, fonctionnaires de la politique de la ville, associations d’enseignants, etc.), les universitaires spécialisés et les associations historiques de la laïcité. Ceux qui nous attaquent, qui, de fait, ne sont généralement pas des praticiens de la laïcité, souhaitent le plus souvent une « nouvelle laïcité » et admettent parfois vouloir bouleverser l’équilibre laïque. Or, selon nous, cet équilibre, c’est notre force, c’est celui du respect des libertés individuelles dans les limites du respect du cadre collectif.

     

    LC : La laïcité est un outil pour construire une société de liberté et respectueuse des différences. De quelle manière peut-elle aussi être un outil de lutte contre les discriminations ?

     

    La laïcité est le principe politique et juridique qui, vis-à-vis des convictions, permet la parfaite déclinaison de nos valeurs républicaines : liberté de conscience ; égalité de toutes et de tous quelles que soient leurs convictions devant un État neutre et impartial ; fraternité rendue possible par le respect de chacun.e dans ses différences et par notre citoyenneté commune qui nous rassemble. Dès lors, la laïcité s’oppose par essence à toute discrimination. Mais encore faut-il, bien sûr, l’appliquer correctement, et donc, en connaître parfaitement la définition pratique, conforme au droit.

     

    LC : On déplore souvent le manque de formation des enseignants français sur les questions liées à la laïcité, au fait religieux et aux valeurs de la République. Qu’en pensez-vous ? De quelles façons cette formation pourrait-elle être enrichie ?

     

    Tout d’abord, il faut reconnaître que l’on demande trop à l’école et aux enseignants. Cependant, il est vrai que ces questions apparaissent prioritaires, d’autant qu’elles sont d’une très grande sensibilité. C’est à l’école que se construit le futur citoyen. Il faut donc que les personnels éducatifs soient suffisamment formés, outillés et accompagnés pour délivrer les enseignements en ce sens. Or, nous savons que les enseignants sont trop peu formés sur la laïcité, mais aussi sur l’enseignement laïque des faits religieux. C’est pourquoi l’Observatoire de la laïcité préconise depuis plusieurs années, d’une part de créer des modules communs de formation à la laïcité et à l’enseignement laïque des faits religieux dans les INSPEs, d’autre part de relancer la formation continue sur ces sujets.

     

    LC : Un enseignement laïque du fait religieux figure dans le socle commun depuis 1996 et l’EMC a été ré-instauré en 2015, à la demande notamment de l’Observatoire de la laïcité. Que pensez-vous de ces enseignements ? Comment pourrait-on les améliorer ?

     

    Délivrer, en particulier, l’enseignement moral et civique (EMC), qui se veut très concret, sans avoir été suffisamment accompagné pédagogiquement pour ce faire est évidemment très délicat. Par ailleurs, par manque de formation et de temps, l’enseignement laïque des faits religieux et des courants de pensée, qui doit être transdisciplinaire, n’est, de fait, quasiment pas délivré, alors qu’une simple interpellation en classe ou dans la cour peut vite dégénérer. Dans ce monde où les faits religieux apparaissent en permanence dans l’actualité, nous pensons nécessaire d’apprendre aux élèves à en reconnaître les formes multiples, à en comprendre la diversité, à en saisir le sens, et à bien distinguer ce qui relève de la croyance, et qui ne concerne pas l’école, de ce qui relève des savoirs et qui la concerne. Il s’agit ainsi d’aborder les faits religieux en tant que faits sociaux. L’Observatoire de la laïcité a soutenu la mise en place d’un m@gistère sur ce sujet, qui peut sans doute être diffusé plus largement aux enseignants. L’IESR est également là pour apporter ses savoirs théoriques et pédagogiques. Enfin, il ne faut pas hésiter à inviter des associations qui mènent un remarquable travail en classe, comme par exemple « l’association Enquête ».

     

    *Nicolas Cadène est rapporteur de l’Observatoire de la Laïcité et vient de publier En finir avec les idées fausses sur la laïcité (éditions de l’Atelier—2020)