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Publié le 6 janv. 2021

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Le  mercredi 6 janvier 2021

Des repères citoyens pour résister à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme

Alain Chouraqui, Directeur de recherche émérite au CNRS, président de la Fondation du Camp des Milles

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    Des repères citoyens pour résister à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme

     

    Alain Chouraqui, Directeur de recherche émérite au CNRS, président de la Fondation du Camp des Milles

     

    La Mémoire et l’Histoire éclairent le présent. Elles nous alertent aujourd’hui. C’est le message porté par la Fondation du Camp des Milles –Mémoire et Éducation*, en particulier vers les jeunes. Après trente années de combat engagé avec d’anciens résistants et déportés pour une mémoire utile au présent, elle a en charge le seul grand camp français d’internement et de déportation encore intact. Et à partir de cette Histoire, sont présentés dans le Volet réflexif du Site-mémorial les résultats d’un travail interdisciplinaire et intergénocidaire novateur sur les dynamiques qui ont été à l’œuvre dans les génocides du XXe siècle ainsi que sur les processus d’extrémisation qui peuvent conduire aux crimes de masse. Une muséographie inédite permet d’apporter des connaissances, de nourrir la réflexion et de bousculer souvent les certitudes infondées de certains élèves, tous citoyens de demain. Elle s’ouvre dès le hall d’accueil par l’affichage des grandes valeurs démocratiques: Liberté, Égalité, Fraternité, Justice, Dignité, Laïcité. En parallèle, la Fondation souhaite offrir une opportunité pédagogique, un outil culturel et un espace de dialogue aux professeurs, premiers porteurs de la République et de ces valeurs.

     

    Le Site-mémorial du Camp des Milles n’est donc pas seulement un haut-lieu de mémoire. C’est aussi un lieu vivant, d’éducation citoyenne et de culture. On y entre en contact physique avec l’engrenage de la Shoah, mais on peut aussi y constater que « chacun peut agir, chacun peut résister, chacun à sa manière ».

    Au-delà du «Plus jamais ça!», deux questions fondent le parcours muséographique: « Comment faire pour que plus jamais ça ? » et « Que ferais-je demain si...? ». Mais de-main peut arriver vite. Le Site-mémorial du Camp des Milles explique comment les sociétés peuvent sombrer dans la barbarie et présente également les nombreuses résistances possibles aux dérives mortifères. Parmi celles-ci, le processus dit de « radicalisation » apparaît en réalité comme un processus d’extrémisation, plus que de « retour aux racines ». Il renvoie à des facteurs psychologiques, sociologiques, psycho-sociaux, cognitifs, politiques, idéologiques souvent semblables. Il conduit essentiellement à un resserrement de la norme acceptée et recèle un fort potentiel de rejet de l’Autre, de racismes et de violence.

    On peut ainsi dire qu’aujourd’hui, sur un fond de montée de tensions et d’extrémismes d’origines diverses, notre démocratie est prise en tenailles entre deux extrémismes identitaires, islamiste et nationaliste. Ces deux extrémismes sont à la fois le produit et l’aliment du processus et ils doivent donc être analysés en dynamique. On peut ainsi parler d’engrenages enclenchés, heureusement résistibles. Et l’on peut constater que les extrémismes concernés se nourrissent l’un de l’autre pour menacer finalement les libertés de tous et la démocratie, l’un par la terrible déstabilisation terroriste comme vient de le montrer tragiquement l’assassinat du professeur Samuel Paty, l’autre par l’expression dans les urnes, dans les lois ou dans la rue de crispations et de peurs, comme souvent dans les grandes tragédies de l’histoire. Tous les génocides, les plus graves des crimes contre l’humanité, montrent en effet que le moteur le plus puissant de l’engrenage vers le pire a toujours été le racisme, l’antisémitisme ou la xénophobie, fruits de l’extrémisme identitaire et de son potentiel explosif et contagieux.

    C'est alors une combinaison de processus individuels, collectifs et institutionnels qu'il faut prendre en compte, et pas seulement les « radicalisations » individuelles souvent seules à être mises en avant.

     

    Nous sommes entrés progressivement dans une période longue marquée en particulier par l’anomie. Les crises objectives et subjectives, les pertes de repères et les peurs, déclenchent chez beaucoup la recherche de « certitudes » voire d’absolu, l’appel à l’ordre ou au chef, et une attirance pour les « vérités » manichéennes assénées par les extrémismes et les intégrismes de tous bords. Un engrenage se met en place qui va du préjugé à la discrimination, de la peur à l’agressivité et à la violence, d’une croyance aveugle au rejet de l’autre, des mots fous aux gestes fous, de l’insulte dans la cour d’école au poignard contre des fonctionnaires, des livres brûlés aux hommes gazés.

     

    Chez certains – parfois dans des groupes sociaux entiers –, on peut observer, en réaction aux déstabilisations, un repli sur des repères « de proximité » (rapports de force élémentaires, identités défensives – du quartier au communautarisme ethnique, national ou religieux...), une recherche de repères forts – parfois dans un passé revisité – et d’idées simples face à la complexité, une désignation facile de boucs émissaires perçus comme étrangers, voire des aspirations à un régime autoritaire. Ces sujets interpellent et alertent aujourd’hui. Car l’autoritarisme, les complicités et les persécutions du nazisme et des fascismes se sont eux aussi développés dans des contextes d’anomie et de déstabilisation des valeurs, conduisant alors des personnes et des groupes vers des hétéronomies fortes et des repères identitaires réels ou fantasmés, et finalement vers une disparition des droits et libertés démocratiques.

    Chez d'autres – souvent moins fragiles –, la réaction est heureusement inverse. Cette déstabilisation des « repères extérieurs » est mise à profit pour développer leurs propres repères, développer ainsi des « autonomies », c'est-à-dire permettre de nouvelles libertés par une « autoproduction » de règles et de repères, dans le rapport à la famille, au travail, au groupe, à la religion, à la nation, au monde...

     

    S'est ainsi enclenchée une sorte de « course de vitesse » entre les réflexes récurrents de peur, de crispation identitaire et donc « d 'agressivité défensive » d'une part, et l'apprentissage d'éléments de réflexion, d'autonomie et donc de progrès humaniste et démocratique d'autre part.

    Chacun a son rôle à jouer dans ce contexte sociétal dynamique et complexe. Notre expérience de terrain montre qu’un Site-mémorial comme celui du Camp des Milles peut apporter une double réponse, à la fois à ceux qui ont besoin de repères forts et immédiats, mais aussi à ceux qui souhaitent nourrir leurs connaissances ou leur esprit critique. Par l’accès direct aux lieux mêmes, il peut fournir aux élèves des repères sensibles et concrets ; par la transmission de clés de compréhension pluridisciplinaires élaborées à partir de l’Histoire, il leur propose des repères intellectuels, des armes de l’esprit.

     

    Comprendre le sens des événements est difficile dans le bruit des réseaux sociaux et le vacarme du temps présent. Le Volet réflexif du Mémorial, dont l’approche est inédite sur un lieu de mémoire, propose le recul de l’histoire et des sciences de l’homme pour présenter les mécanismes humains qui peuvent mener des extrémismes aux pires extrémités.

    Mais il donne aussi à voir les capacités d’y résister. C’est cette dynamique que valide le Conseil scientifique international de notre Fondation**, présidé par le Recteur de Gaudemar et auquel appartiennent en particulier les Recteurs Beignier et Joutard ainsi que les Recteurs de Paris et d’Osnabruck. C’est cette approche originale de « convergence des mémoires » qu’a consacrée l’UNESCO en nous accordant une Chaire sur l’éducation à la citoyenneté, qui regroupe aujourd’hui des universités d’une vingtaine de pays.

    Depuis son ouverture en 2012, le Site-mémorial a accueilli plus de 400 000 jeunes de l’éducation formelle ou informelle, venant de toute la France mais aussi de l’étranger. Parfois réticents à la visite d'un lieu si connoté, ils découvrent que cette histoire parle d’eux, de l’effet de groupe qui les enferme parfois, des racismes subis ou des stéréotypes partagés quotidiennement, ou bien encore des séductions extrémistes qu’ils peuvent rencontrer sur la toile. Les presque 3000 ateliers menés chaque année auprès des élèves, en complément de leur visite, permettent d’approfondir certaines notions tout en développant l’esprit critique, l’engagement, le dialogue et la réflexion. Ces actions sont soutenues par des formations ou des moments d’échanges spécialement destinés aux enseignants qui le souhaitent. Aujourd’hui, en période de pandémie, nous avons tenu à poursuivre notre mission en pro-posant des interventions dans les établissements scolaires eux-mêmes et en mettant sur internet, à la libre disposition des éducateurs, de nombreuses ressources pédagogiques et culturelles.

    Apporter de tels éléments d'éducation citoyenne, tenir toute la chaîne du savoir, depuis son élaboration par la recherche jusqu’à sa diffusion muséographique ou pédagogique, permet d’alimenter la réflexion, de fournir des connaissances et de nourrir l’autonomie de chacun. C’est la mission principale assignée aux équipes de la Fondation du Camp des Milles. C’est ce partage des leçons de l’expérience tragique de l’humanité qui a permis le ferme soutien de Simone Veil, de Serge Klarsfeld ou de Jorge Semprun, et qui faisait dire à Elie Wiesel, prix Nobel de la paix : « Le camp des Milles sera un lieu important, très important pour les siècles à venir ». En ces temps incertains et dangereux pour nos valeurs, les équipes de notre Fondation resteront donc résolument aux côtés des enseignants pour mener à bien notre mission commune, éducative, mémorielle et citoyenne.

     

    * Cet article reprend notamment des éléments présentés par Alain Chouraqui à la Conférence des Présidents d’Université, repris dans The Conversation https://theconversation.com/expliquer-la-radicalisation-4-radicalisations-ou-extremisations-un-pluriel-aujourdhui-necessaire-54099 , et complétés avec le concours d’Olivier Vincent, professeur en Service éducatif à la Fondation du Camp des Milles. Une occasion de rendre aussi hommage au travail pédagogique d’Aline Chirouze, de Denis Caroti et de tous les professeurs qui se sont succédés en Service éducatif dans notre Fondation, comme des inspecteurs dont l’accompagnement a été précieux depuis l’origine du projet de Site mémorial.

     

    ** La Fondation du Camp des Milles-Mémoire et Éducation est reconnue d’utilité publique par un décret du Premier ministre, sans but lucratif. L’Éducation nationale siège à son Conseil d’administration comme membre de droit.

     

    Deux outils pédagogiques de la Fondation :

    • Pour résister... à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme, Alain Chouraqui dir., prologue Simone Veil, préface Jean-Paul de Gaudemar, Cherche Midi éd., 2015. Prix Seligmann contre l’injustice et l’intolérance délivré par le Recteur de Paris.

    • Petit manuel de survie démocratique: http://www.campdesmilles.org/upload/contenus/pages_off/Survie_democratique.pdf