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Publié le 04.01.2012

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Le  Mittwoch, 4. Januar 2012

Sociologie des conflits (J.-P. Delas)

Plutôt à destination des enseignants

  • Bibliographie :

    • R. Aron, La lutte des classes, Gallimard idées, 1972
    • P. Birnbaum, Conflits, in R. Boudon (dir.), Traité de sociologie, PUF, 1992
    • R. Boudon, F. Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie¸ PUF, 1992, notamment les articles : conflits sociaux, mouvements sociaux, action collective
    • F. Chazel, Mouvements sociaux, in R. Boudon (dir.), Traité de sociologie, PUF, 1992
    • L.A. Coser, Les fonctions du conflit social (1956), PUF, 1982
    • J.-P. Delas, B. Milly, Histoire des pensées sociologiques, Sirey coll. Synthèse+, 1997
    • J.P. Delas, Le mouvement ouvrier, Nathan coll. CIRCA, 1991
    • F. Dubet, D. Martuccelli, Dans quelle société vivons-nous ?, Seuil, 1998, pp. 80-92
    • J.-P. Durand, La sociologie de Marx, Repères La Découverte, 1995
    • P. Favre, La manifestation, FNSP, 1990 O. Fillieule, Sociologie de la protestation, L’Harmattan, 1993
    • O. Fillieule, Stratégies de la rue, FNSP, 1996
    • O. Fillieule, C. Péchu, Lutter ensemble, les théories de l’action collective, L’Harmattan, 1993
    • B. Flacher, Action collective et mouvements sociaux, DEES N°103, mars 1996
    • V. de Gaulejac, I. Taboada Leonetti, La lutte des places, Desclée de Brouwer, 1994
    • D. Groux, Vers un renouveau du conflit social, Bayard, 1998
    • B. Hérault, D. Lapeyronnie, Le statut et l’identité, les conflits sociaux et la protestation collective, in O. Galland (dir.), La nouvelle société française, trente années de mutation, Colin, 1998
    • P. Mann, L’action collective, mobilisation et organisation des minorités actives, Colin, 1991
    • H. Mendras, M. Forsé, Le changement social, Colin, 1983, chap. 7 Institutionnalisation des conflits et des innovations, pages 181-194
    • E. Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, coll. Repères, 1996
    • J. Padioleau, L’ordre social, L’Harmattan, 1986
    • J.-D. Reynaud, Sociologie de conflits du travail, PUF, 1982 ; Les règles du jeu, A. Colin, 1993
    • T. Rogel, Quatre exemples de conflits sociaux, DEES N°103, mars 1996
    • G. Simmel, Le conflit (1912), Circé Poche, 1995
    • A. Touraine, Conflit social, Universalis ; Découvrir les Mouvements sociaux, in F. Chazel (dir.), PUF 1993

    On n’insistera pas sur l’analyse marxiste qui nous paraît assez bien connue afin de se concentrer sur des travaux, notamment anglo-saxons, moins cités en France. Ce choix peut être compensé par quelques références bibliographiques comme La sociologie de Marx de J.-P. Reynaud. Par ailleurs, le compte-rendu que notre collègue Evelyne OUDART a fait d’un stage sur le même thème animé à Lyon par Dominique BIOLLET est disponible sur le site de l’académie de Lyon (ac-lyon.fr). Il se trouve que ce collègue a fait un choix inverse en insistant sur la sociologie marxiste des conflits (toute sa première partie), cette source complète donc avantageusement le texte ci-dessous.

    Introduction

    Spontanément, le conflit est plutôt envisagé soit sous l’angle du désordre et du pathologique, soit (ce qui n’est pas contradictoire) sous celui du changement social. Or, il existe une autre approche – plutôt interactionniste – qui, depuis Simmel, présente le conflit comme un élément de régulation et d’intégration sociale. Nous présenterons donc le sujet en trois parties : 1) le conflit dans l’histoire des idées ; 2) le conflit comme régulateur social (identité et cohésion des groupes) ; 3) le conflit comme source de changement social (les mouvements sociaux et l’action collective).

    Þ Le conflit comme régulateur social : identité et cohésion des groupes Quatre exemples :
    -  du " lenturlu " qui agite la région de Dijon au XVIIème siècle aux mouvements étudiants et lycéen des années 1970, Charles Tilly (la France conteste) montre que les mouvements collectifs protestataires utilisent des " registres d’action " qui réapparaissent de façon chronique à travers les âges, il les dénomme " contestation " ;
    -  la compétition pour le prestige social à travers des exemples classiques de l’anthropologie du don : le potlatch décrit par Franz Boas puis par Ruth Benedict dans Echantillons de civilisations et la Kula décrite par Bronislaw Malinovski (Les argonautes du pacifique occidental) ;
    -  des cas de sociétés dont la structure même repose sur un conflit : les segments des peuples Nuer décrit par Evans-Pritchard (Les Nuer), l’opposition laïc/cléricaux dans le village breton de Plodemet décrit par Edgar Morin ;
    -  le groupe des chômeurs acquiert une identité collective avec les conflits de Noël 1997 ;

    Þ Le conflit comme source de changement social : mouvements sociaux

    Trois exemples :
    -  L’exemple macro-sociologique par excellence : l’amélioration de la condition ouvrière est directement issu du conflit social central de la société industrielle ;
    -  un cas microscopique rapporté par le sociologue Michel Robert : la renaissance économique d’un village endormi (Borsaline, Cotentin) déclenchée par un conflit à propos d’une obscure affaire de fontaine municipale qui a scindé la commune en deux groupes représentés au conseil municipal et faisant assaut d’initiatives pour l’emporter dans une picrocoline lutte de pouvoir ;
    -  la présentation par Bourdieu de sa théorie des champs à partir de l’exemple de la mode (le classique Balmain contre le décoiffant Scherrer) dans Questions de sociologie ;

    Définition : " l’expression d’antagonismes entre des individus ou des groupes pour l’acquisition, la possession et l’utilisation de biens rares matériels ou symboliques (richesse, pouvoirs, prestige…) ; l’objet de tout conflit étant de modifier le rapport de forces existant entre les parties. "

    Précautions On évoquera les conflits inter-personnels dans lesquels se sont spécialisées certains auteurs relevant de la micro-sociologie (Simmel, Goffmann). On se concentrera sur :
    - les conflits économiques, les conflits du travail
    - les conflits et mouvements sociaux
    - les conflits dans les organisations
    - les conflits politiques

    On négligera les analyses en termes de darwinisme social :
    -  Herbert Spencer, Albion W. Small, William Sumner, Franklin H. Giddings : la sélection des meilleurs par la concurrence interindividuelle de type libéral
    -  Arthur de Gobineau, Francis Galton, August Wagner : la sélection des meilleurs par le conflit des races justifié par des inégalités biologiques.

    1. Le conflit dans l’histoire de la pensée sociologique

    1.1. Le conflit est pathologique, l’organisation sociale doit le contenir
    -  Origine chez Hobbes, le désordre naturel
    -  Marx, Tönnies, l’ordre naturel, le conflit pathologique
    -  Durkheim, le conflit dysfonctionnel

    1.2. Le changement social par le conflit
    -  Marx : le conflit est l’axe central du changement social
    -  Touraine : une perspective historique adaptée à la société post-industrielle (Daniel Bell)
    -  Dahrendorf : si les objets de la lutte se diversifient, la coopération et l’institutionnalisation-modération des conflits est possible

    1.3. Le conflit producteur d’ordre A l’origine, on trouve une perspective interactionniste : chez Weber mais encore plus nettement chez Simmel (" le Freud de la sociologie " disait Everett C. Hugues) Weber : la rivalité pour diverses sortes de biens est un fonctionnement normal Simmel, le conflit assure l’unité du social " le conflit rétablit l’unité de ce qui a été rompu. ", G. Simmel " l’ordre social est fondé sur des conflits résolus. ", H. Mendras

    Le conflit, qui pourrait apparaître comme la situation " anti-sociale " par excellence, doit être compris, selon Simmel, comme une forme d’interaction. Simmel considère que le conflit est non seulement inévitable mais nécessaire pour la cohésion des sociétés. Il est donc source de cohésion sociale pour les raisons suivantes :
    -  le conflit permet à des personnes qui étaient autrefois opposées de se réunir face à un ennemi commun ;
    -  s’il y a conflit c’est que les adversaires sont d’accord sur la valeur de l’objet disputé (cf. intérêt chez Bourdieu) ;
    -  les conflits s’accompagnent souvent de la mise en œuvre de règles communes (traitement des prisonniers de guerre, par exemple) ;
    -  on ne s’étonne donc pas que, souvent, de nouvelles communautés émergent du conflit ;
    -  le conflit se termine souvent par le compromis, une invention humaine fondamentale, car il suppose que les individus ont une idée du " fongible ", i.e. du remplacement possible de l’objet convoité par un autre en quantité, qualité ou valeur. il faut se libérer des passions subjectives. Le conflit est donc inhérent aux sociétés humaines et la paix n’est pas un état " normal ". Les conflits sont d’autant plus forts qu’ils ont lieu entre égaux, alors le moindre écart à la norme apparaîtra comme une différence insurmontable. La tendance à l’égalité n’est donc pas synonyme de paix mais de conflits accrus. C’est déjà une idée de Tocqueville. La vie sociale est donc fondée sur un jeu de contraires - attirance /répulsion, sympathie / antipathie, convergence conflit, vérité / mensonge… Coser et Dahrendorf dans une moindre mesure, bien qu’ils s’en défendent, réintègrent le conflit est réintégré dans la perspective fonctionnaliste Bourdieu, sociologie de la domination-reproduction par la violence symbolique On pourrait s’étonner de trouver Bourdieu ici. Mais sa sociologie de la domination est souvent considérée (et critiquée) comme axée plus sur la reproduction que sur le changement. L’ordre – injuste et insupportable – qu’il décrit semble plus stabilisé que bousculé par la violence symbolique et le conflit qui traverse tous les " champs ". La victoire de la reproduction sur le changement paraît souvent assurée (d’où l’aspect désespérant dont Bourdieu se défend souvent) : Lire : P. Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998, p. 97-99

    Le conflit joue un rôle dans le changement social à travers les luttes de classement qui remplacent les luttes de classes et provoquent une évolution de la structuration sociale, toutes les ressources des groupes sont utilisées (notamment celles produites par les intellectuels : représentations collectives) par l’effet de théorie.

    2. Conflit et régulation sociale : identité et cohésion des groupes

    2.1. Deux perspectives divergentes

    2.1.1. Le conflit renforce l’identité et la cohésion des groupes H. Mendras, M. Forsé, Le changement social, Colin, 1983 chap. 7 Institutionnalisation des conflits et des innovations, pages 181-194 Chez les psychologues, on trouve trois positions principales :
    -  La première consiste à considérer les conflits entre individus et la participation à des conflits de groupes comme réducteurs de pulsions et de tensions internes de l’individuPour se libérer de ces tensions internes, l’individu est amené à des comportements agressifs.
    -  La deuxième position consiste à voir le conflit comme une compensation des frustrations résultant des contraintes de l’environnement, un moyen pour l’individu de sublimer son sentiment d’échec et de le retourner en agression contre autrui.
    -  La troisième position voit dans l’agression un moyen instrumental de réaliser ses buts. Le psychologue attribue une stratégie agressive à l’individu pour réaliser ses objectifs stratégiques.

    On peut formuler cinq préceptes généraux du fonctionnement du conflit social : 1) Le conflit renforce l’identité des groupes. S’il y a conflit, il y a nécessairement affirmation du sentiment d’une différence avec autrui ; et donc, normalement, cela se répercute dans le fonctionnement interne du groupe, en développant l’esprit de corps, le sentiment du nous collectif, autrement dit le sentiment de l’identité du groupe. Ainsi, certains conflits sont essentiellement d’ordre expressif, sans autre objectif ni autre fonction que ranimer l’identité des groupes qui entrent en conflit. Modèle de Touraine, tout mouvement social repose sur trois principes :
    - principe d’identité : conscience d’eux-mêmes….
    - principe d’opposition : conscience de contre qui ils luttent….
    - principe de totalité : conscience de l’unité du système social où s’insère l’affrontement " un type très particulier de lutte… C’est l’action conflictuelle collective par laquelle un agent de classe s’oppose à un agent de la classe opposée pour le contrôle social des orientations culturelles de leur collectivité. " A. Touraine, Crise et conflit : lutte étudiante (1976), CORDES, 1976, p.4-5 Alain Touraine définit un mouvement social comme la combinaison de trois principes, dans un champ d’action historique donné : Lire : A. Touraine, Production de la société, 1973, Seuil, pp. 361-363 Un mouvement social n’existe donc que s’il a conscience de son identité propre, s’il connaît son adversaire, et s’il combat pour le contrôle de l’historicité, d’où le diagramme triangulaire :

    2) Le conflit renforce la cohésion du groupe. La première affirmation consiste à dire : " Tous les membres du groupe ont un sentiment vif de leur identité et de leur appartenance à ce groupe, ce qui n’exclut pas qu’ils aient entre eux des différences et des rivalités. " La deuxième proposition complète la première : s’il y a conflit, il y a normalement plus de cohésion au sein du groupe. Pour se battre à l’extérieur, il faut se serrer les coudes et par conséquent faire taire les différences internes, c’est une observation de bon sens.

    3) Le conflit rapproche les adversaires. Normalement, si vous entrez en conflit avec un adversaire, c’est parce qu’il y a un enjeu, quelque chose en commun qui entraîne la dispute. Sans raisons de se disputer, deux groupes ont très peu de choses en commun.

    4) Le conflit maintient un équilibre de pouvoir. Normalement, le conflit est une occasion pour les adversaires de prouver leur puissance respective, et jusqu’où elle peut aller. Par conséquent, une fois le conflit terminé, l’équilibre du pouvoir est maintenu, mais pas de la même façon qu’au départ, car il est renforcé par le conflit.

    5) Un conflit peut conduire à un changement, à un mouvement social, sans que les acteurs aient nécessairement cet objectif en vue. La multiplicité des conflits au sein d’une société peut la renforcer. L’interdépendance des groupes en conflit est le facteur principal : le conflit entre deux groupes est un lien entre deux groupes. Vous ne pouvez faire la guerre qu’à des gens que vous connaissez. Les conflits renforcent le consensus social entre les groupes au sein de la société globale et renforcent donc l’ordre social. Cet ordre peut être un ordre stable de recommencement perpétuel des mêmes conflits, qui réaffirment la position des individus et des groupes, et qui entretiennent les institutions. Ou, au contraire, cet ordre peut être dynamique, si les conflits de type instrumentaux engendrent un mouvement cumulatif des conflits, qui entraîne un changement social.

    2.1.2. Conflit et domination : distinction, compétition, violence symbolique
    -  Thorstein Bunde Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899), Gallimard, coll. Tel, 1970 (" la comparaison provoquante ")
    -  Edmond Goblot, La barrière et le niveau (1925), Gérard de Montfort, 1984 (l’échelle des revenus étant continue – niveau –, elle ne peut fonder des distinctions de classes, la bourgeoisie cherche à ériger ces barrières fondées sur la possession de biens discontinus – la mode, certains savoirs, certains comportements…) Pierre Bourdieu : ensemble de l’œuvre Bourdieu développe une théorie de la compétition pour les biens symboliques héritée de la notion de lutte chez Weber : " Concept de la lutte Nous entendons par lutte une relation sociale pour autant que l’activité est orientée d’après l’intention de faire triompher sa propre volonté contre la résistance du ou des partenaires. Nous désignerons par moyens " pacifiques " de la lutte ceux qui ne consistent pas en un acte de violence physique actuel. la lutte " pacifique " s’appellera " concurrence " quand on la mène au sens d’une recherche formellement pacifique d’un pouvoir propre de disposer de chances que d’autres sollicitent également. " M. Weber, Economie et société, Plon, coll. Agora Pocket, tome 1, pp. 74-75

    La lecture de Marx et de Weber conduit Bourdieu à envisager l’espace social par analogie avec la démarche économique et en empruntant son vocabulaire. Il l’envisage comme un système de marchés (champs) possédant chacun ses lois et ses biens spécifiques (notamment symboliques : prestige, honneur). Chaque champ peut se comprendre comme un espace dont les trois dimensions principales sont définies par le volume du capital, la structure du capital et l’évolution dans le temps de ces deux dernières propriétés. Un capital se définit comme un ensemble de ressources et de pouvoirs effectivement utilisables. 1) Capital économique : il est constitué de l’ensemble des facteurs de production, des biens économiques, et du revenu. Il fonctionnera différemment selon la société, par exemple on peut opposer la logique des récoltes antérieures qui caractérise les sociétés agraires au calcul rationnel du capitalisme 2) Capital culturel : il est constitué de l’ensemble des dispositions et qualifications intellectuelles, mais aussi des biens culturels acquis au cours de la formation et de l’histoire individuelle. Il peut exister sous trois formes : incorporée (dispositions de l’individu), objective comme bien culturel (tableau, livre,…) et institutionnalisée (titre scolaire). 3) Capital social : il désigne le réseau des relations sociales d’un individu. Son volume " dépend de l’étendue des liaisons qu’il peut effectivement mobiliser et du volume du capital (économique, culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun de ceux auxquels il est lié ". Il dépend des institutions qui favorisent les échanges légitimes et excluent les autres (rallyes, clubs, pratiques collectives comme le sports) et du travail de sociabilité. 4) Capital symbolique : il désigne des biens symboliques comme l’honneur, le prestige, la réputation, dont l’accumulation et la reproduction motive tout autant les individus et les groupes que celle des biens matériels ou des titres scolaires. La notion de légitimité est ici centrale, la violence légitime avec laquelle les dominants exercent leur puissance sur les dominés au sein d’un champ s’appuie essentiellement sur la possession d’un stock de biens symboliques. On peut illustrer facilement la notion par référence aux champs artistique (être invité dans telle émission télévisée, exposer dans une galerie renommée) ou scientifiques (article dans une revue prestigieuse, citation dans une bibliographie,…).

    Champ : " J’appelle champ un espace de jeu, un champ de relations objectives entre des individus ou des institutions en compétition pour un enjeu identique. " L’enjeu (pouvoir, prestige, revenu,…) n’entraîne la compétition, qui fonde le champ en transformant l’espace social en un lieu où s’affrontent des intérêts contradictoires, qu’à la condition que les individus s’investissent (et investissent leurs capitaux) pour le conquérir. Cela suppose qu’ils soient victimes de la " magie sociale " des institutions qui érigent en intérêt les enjeux liés au fonctionnement du champ considéré. Un bon exemple de cette démarche est fourni par l’analyse de la mode à travers ses magazines : Lire : P. Bourdieu, Questions de sociologie, 1980, Ed. de Minuit, 1984, pp. 196-199

    Par analogie à l’analyse wébérienne de l’Etat — institution qui possède le monopole de la violence légitime —, Bourdieu forge le concept de violence symbolique qui transpose ce qui concernait la force militaire. En insistant sur la source de toute légitimation symbolique, les classes supérieures, il en déduit une sociologie de la domination qui n’était pas dans le propos de Weber.
    -  mérite scolaire et habitus prédisposant à la réussite
    -  don artistique et habitus prédisposant au goût légitime
    -  compétence politique et habitus prédisposant à comprendre, formuler, exprimer en public les enjeux et les actions publiques et du capital social permettant de se placer.

    Les dominés acceptent la domination non parce qu’elle est imposée mais parce qu’ils se croient responsables de leur faible performance, de leur " mauvais " goût, ou de leur incompétence politique. Bourdieu rappelle qu’aucune domination ne peut apparaître ouvertement pour ce qu’elle est : l’utilisation par un groupe de sa position de force pour s’accaparer privilèges et avantages et en exclure les autres. On peut trouver à cette nécessité deux raisons :
    -  les membres des classes dominées doivent accepter leur domination, elle doit donc être légitimée par une supériorité " naturelle ", un " mérite " quelconque ;
    -  les membres de la classe dominante doivent croire aux fondements légitimes de leur domination, sans la tranquille assurance que confère le sentiment d’avoir " mérité " ses privilèges, il serait impossible d’en jouir.

    Dans les sociétés d’ordre ou de castes, la supériorité des rejetons de haute ascendance (le " sang bleu " garantissant le degré d’honneur des nobles, la " pureté " garantissant le degré de proximité divine des brahmanes) est admise comme un fait de nature, de source divine, et n’a pas à être confirmée par les qualités intrinsèques de la personne. Mais, nos sociétés rejetant juridiquement toute différence basée sur la naissance, il faut asseoir la légitimité des dominants sur de supposés " dons ", " talents ", ou " mérites " individuels, d’où la difficulté : faire apparaître comme personnelles des qualités qui concordent massivement avec l’origine sociale. Travail, acharnement, chance, astuce du " self made man ", jouent ce rôle dans le champ de la réussite commerciale ou industrielle, ils fondent le mythe démocratique américain.