Connectez-vous

Accueil

Economie

Publié le 6 janv. 2012 Modifié le : 31 déc. 2012

Écrire à l'auteur

Le  vendredi 6 janvier 2012

La place de la rationalité dans les comportements économiques (A. Beitone)

Plutôt à destination des enseignants

  • (Corrigé de dissertation)

    Introduction

        Le recours au thème de la rationalité est constant dans tous les registres de discours économiques. Dans le registre scientifique, on soulignera que l’attribution du Prix Nobel de Sciences Économiques à K. Arrow en 1972, à H. Simon en 1978, à Gary Becker en 1992, à R. Lucas en 1995 est révélatrice de l’importance du concept de rationalité. Dans le registre médiatique, on notera les références fréquentes à l’irrationalité des marchés financiers, la stigmatisation des comportements de surendettement des ménages, l’indignation provoquée par les placements aventureux de certaines grandes banques, les commentaires sur les mouvements de grèves de novembre et décembre 1995 considérés par certains comme la manifestation d’un refus irrationnel des contraintes de la mondialisation.

        Mais que faut-il entendre par " rationalité " ? Selon M. Allais, " un homme est réputé rationnel lorsque a) il poursuit des fins cohérentes avec elles-mêmes; b) il emploie des moyens appropriés aux fins poursuivies ".

    On peut aussi retenir la définition de F. Hahn : " Étant donné un ensemble d’actions possibles, l’agent choisit rationnellement s’il n’y a pas d’action possible pour lui dont il préférerait les conséquences à celles résultant de son choix. "

    Au delà de ces définitions très générales, il importe tout d’abord de souligner une première divergence sur la signification et le statut de la rationalité.

    Certains auteurs considèrent que la rationalité est inhérente à l’action humaine dans la mesure où toute action est intentionnelle et où chaque individu va rechercher les moyens les plus adaptée d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. C’est ce qui conduit L. von Mises à considérer que : " L’agir humain est nécessairement toujours rationnel ". Dans cette même veine, la définition de la science économique par Lionel Robbins (" l’économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs ") identifie la discipline économique et la rationalité. La rationalité occupe donc de ce point de vue une place centrale dans les comportements économiques et dans les discours économiques qui visent à rendre compte de ces comportements.

    Pour d’autres auteurs la rationalité n’est qu’une hypothèse :

    La rationalité économique constitue l’hypothèse centrale de la théorie économique "

    Le choix de cette hypothèse est lié à l’histoire du discours économique dominant (classique puis néo-classique) et à la fécondité de la construction axiomatique qui repose sur elle (cette hypothèse se prête bien à la formalisation). Cependant les auteurs qui adoptent ce point de vue relativisent la portée de leur choix :

    " ...rares sont les économistes qui seraient prêts à défendre l’idée que l’hypothèse de rationalité est très réaliste. Tout le monde n’est pas rationnel et il est probable que personne n’est rationnel en toute circonstance et en permanence. "

    Mais en dépit de ces précautions oratoires, l’hypothèse de rationalité joue bien un rôle essentiel.

    Si le débat sur ce sujet (au premier abord assez abstrait) est aussi vif et aussi durable, c’est qu’il a des enjeux normatifs importants. S’il est inhérent à l’homme d’être rationnel et si cette rationalité conduit à un optimum social dans une économie de marché et de propriété privée, alors on dispose d’un critère permettant d’affirmer la supériorité de ce type d’économie.

    Si, au contraire, on considère que les individus ne sont pas nécessairement en mesure de faire des choix rationnels et que, de plus, la combinaison des décisions individuelles ne conduit pas nécessairement à l’intérêt général, on sera conduit à remettre en cause les mécanismes de marchés et à préconiser des formes diverses d’intervention de l’État.

        Nous montrerons dans une première partie que ce rôle de l’hypothèse de rationalité a permis de construire un édifice théorique qui se caractérise par sa cohérence interne et son élégance (modèle Arrow-Debreu) mais que, cependant, la portée heuristique de ce modèle est remise en cause. Nous montrerons ensuite que si des tentatives ont été opérées (notamment par H. Simon) pour enrichir le concept de rationalité et le rendre plus " réaliste ", des critiques plus radicales sont formulées qui conduisent à une remise en cause de l’hypothèse de rationalité.

     I) La rationalité : une place centrale et contestée

    A) La rationalité au cœur des modèles économiques dominants

     La référence au principe de rationalité est très générale en sciences économiques. Comme le fait remarquer B. Guerrien :

    Lorsque les détenteurs de capitaux des analyses de Smith, Ricardo et Marx cherchent à faire des placements qui leur donnent le taux de profit le plus grand possible, ils appliquent le principe de rationalité. Il en est de même pour les capitalistes qui, selon Marx, utilisent de nouvelles techniques dans le but d’augmenter la plus value qu’ils extraient de ceux qui travaillent pour eux. "

    Cependant c’est au sein du paradigme libéral que l’approche fondée sur la rationalité joue le rôle le plus important. L’idée de rationalité apparaît déjà chez A. Smith. Par exemple, pour justifier le libre-échange, il fait référence au comportement individuel rationnel :

    la maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire. "

    De même son analyse de la main invisible ou de la division du travail reposent sur le comportement maximisateur des individus.

    Le courant walrasien, comme le courant autrichien accroissent encore la place de l’hypothèse de rationalité au sein de la construction théorique dominante. Ces approches sont en effet beaucoup plus radicalement individualistes que l’approche classique. Le point de départ de l’analyse est donc un individu souverain, dont l’information est parfaite, qui classe toutes les opportunités qui lui sont offertes à partir d’un calcul coût/avantage.

    Ce rôle central de l’hypothèse de rationalité associé à l’individualisme méthodologique est souligné par A. Wolfelsperger. Selon cet auteur, ce qui fait l’unité des discours économiques (microéconomiques aussi bien que macroéconomiques) c’est " un style d’interprétation propre " :

    " Ce style se caractérise, entre autres, par les deux hypothèses d’individualisme (la réalité sociale est le produit de comportements individuels) et de rationalité (chaque individu utilise des moyens adaptés aux fins qu’il poursuit)... "

    Cette même approche est présentée par B. Guerrien en des termes très voisins :

    Qu’est-ce qui va amener les individus " libres et égaux " à procéder à des échanges ? Le principe de maximisation. Les agents, munis de " fonctions-objectif " mesurant un " plaisir " ou un profit, vont chercher à maximiser cet objectif, en tenant compte de leur contrainte en ressources ou technologiques. Ainsi, dans l’optique néo-classique, la société serait formée d’individus qui agissent en étant soumis à certaines " forces " (plaisir, profit) résultant du principe de maximisation (ou de rationalité). "

    Cette conception de l’individu rationnel repose sur une séparation radicale entre les décisions économiques et le contexte social et historique, comme le montre P. Cahuc :

    En économie, le principe de rationalité signifie que les individus agissent en utilisant au mieux les ressources dont ils disposent, compte tenu des contraintes qu’ils subissent. (...) l’individu rationnel, ou encore homo oeconomicus, est égoïste : il tient compte uniquement de son propre intérêt. Il constitue en outre une unité de décision autonome : son comportement n’est pas déterminé par des habitudes sociales consciemment ou inconsciemment assimilée. Son comportement est défini indépendamment de toute contrainte macrosociale. La définition de la rationalité est donc ahistorique. Enfin, l’individu rationnel est maximisateur, il effectue des choix qui maximisent sa satisfaction. "

    L’influence de l’hypothèse de rationalité doit donc être mise en relation avec le mouvement d’autonomisation de la sphère économique et du discours économique qui caractérise la modernité (cf. les analyses de K. Polanyi et de L. Dumont).

    La rationalité individuelle doit être reliée à la rationalité du système. Dans l’optique néo-classique, cette rationalité est liée au choix d’un critère normatif, l’optimum de Pareto. Ce critère (cohérent avec l’optique individualiste) une fois retenu, on montre que tout équilibre de concurrence pure et parfaite est un optimum de Pareto. Les mécanisme du marché concurrentiel conduisent dont bien à l’utilisation optimale des ressources (c’est-à-dire à la maximisation de la production sous la contrainte des ressources rares).

    Cependant, si l’on admet avec E.S. Phelps, que l’hypothèse de rationalité et les modèles qui reposent sur elles sont peu réalistes, on peut s’interroger sur la place qu’occupe cette hypothèse dans le discours économique.

    La place centrale de l’hypothèse de rationalité est sans doute liée aussi au fait que cette hypothèse permet de produire des théories et des modèles qui se prêtent bien à la formalisation. C’est ce que souligne H. Brochier :

    La rationalité supposée des agents fonde ainsi un modèle fortement structuré, qui fait ressortir l’interdépendance des décisions économiques, qui est apte au traitement mathématique et qui permet, sous certaines conditions, une large utilisation des procédures d’optimisation. "

    La place essentielle de la rationalité aurait donc un fondement précaire. C’est ce que soulignent les auteurs qui montrent la faible portée heuristique de cette hypothèse.

     

    B) L’hypothèse de rationalité : une portée heuristique faible

    La version de l’hypothèse de rationalité sur laquelle reposent les modèles dominants est en effet subordonnée à des conditions drastiques.

    D’une part elle suppose que les individus disposent d’une information parfaite. C’est le sens de l’hypothèse de transparence des marchés et c’est le rôle du commissaire priseur walrasien. Mais, si ces modèles sont des constructionS formelles élégantes, leur porté heuristique est faible car ils nous offrent une version très pauvre du comportement des agents. Ainsi, l’entrepreneur néo-classique se voit imposer par le marché son prix de vente, il se voit imposer ses coûts par une technique qui est donnée, il offre un produit homogène ce qui exclut toute stratégie de diversification. Il se borne en fait à appliquer un algorithme de décision (égalisation de la recette marginale et du coût marginal) au service de l’objectif de maximisation du profit. un tel modèle de l’entrepreneur passe évidemment à côté d’éléments essentiels mis en évidence par l’analyse économique (l’entrepreneur schumpéterien) comme par l’analyse sociologique.

    Par ailleurs, l’individu rationnel des néo-classique ignore l’incertitude dans la mesure où le comportement des autres agents est pour lui parfaitement prévisible et n’a de plus pas d’effet sur ses propres comportement (indépendance des fonctions de préférence).

    Comme le souligne J.P. Dupuy, l’agent rationnel se trouve en fait dans un vide social :

    Homo oeconomicus est dégagé de tout ce qui fait la vie en société, influences, imitations, subordinations, déterminations sociales : c’est ce qu’on nomme son autonomie, ou encore sa " souveraineté ". Il se détermine rationnellement, agençant les moyens rares dont il dispose de façon à maximiser ses fins. "

    On comprend pourquoi les économistes affectionnent particulièrement Robinson Crusoé.

    S’agissant de la rationalité du système, la théorie des jeux montre (à partir de l’exemple simple du dilemme du prisonnier) que, en situation d’incertitude, la résultante des décisions individuelles rationnelles conduit à une situation collective sous optimale.

    On aurait tort cependant de considérer que les modèles fondés sur la rationalité sont obsolètes. des développements théoriques récent (en particulier la théorie des anticipations rationnelles) montrent au contraire que la rationalité occupe une place centrale dans l’analyse économique.

    Fondamentalement, un modèle est jugé à sa portée heuristique. Les modèles reposant sur l’hypothèse de rationalité fournissent-ils une base solide (même éventuellement imparfaite et inachevée) à l’analyse des comportements économique. On peut en douter :

    Même si l’on admet que le schéma de l’homme rationnel ne constitue qu’une approximation du comportement réel des agents, les données empiriques font douter du réalisme des hypothèses. Une théorie aussi simplificatrice ne peut pas rendre compte des phénomènes de socialisation de la consommation (interdépendance des préférences individuelles) pas plus qu’elle ne fournit une explication suffisante des stratégies complexes des entreprises. "

     

    II) La rationalité : réhabilitation ou rejet

    S’il y a un consensus assez large parmi les économistes, pour souligner la faible portée heuristique de l’hypothèse de rationalité, deux types d’attitudes sont concevables à partir de ce constat. pour certain, il faut enrichir le modèle de la rationalité. Pour d’autres, il faut le remettre en cause de façon radicale.

     A) La rationalité limitée

    H. Simon a introduit une distinction qui conduit à élargir la place du concept de rationalité.

    A côté de la rationalité étudiée dans le modèle néo-classique standard (qu’il nomme " rationalité réelle " ou " rationalité substantive ") existe une " rationalité procédurale ". On parle de rationalité procédurale lorsqu’un comportement est le résultat d’un processus de décision approprié. La rationalité substantive suppose une information parfaite. La rationalité procédurale prends en compte l’information imparfaite. " Le processus rationnel est donc celui qui intègre progressivement l’information acquise au processus de choix et permet ainsi d’arriver à une solution qui est parmi les meilleures possibles mais n’est plus nécessairement la solution optimale au regard de la rationalité " réelle ". L’exemple concret le plus simple est celui du consommateur qui renonce à faire le tour des supermarchés de la ville pour collecter l’information sur le prix du barril de lessive et qui se contentera de choisir parmi ceux proposés dans son supermarché habituel. Il fera un choix raisonnable (le meilleur rapport qualité/prix) mais sur la base d’une information imparfaite.

    Cette prise en compte de la rationalité limitée est certes conceptuellement intéressante, mais elle pose cependant des problèmes pour la construction de modèles macréconomiques. Comme l’indique E. Malinvaud les déviations des comportements effectifs par rapport aux comportements de maximisation s’expliquent " par la complexité du problème qu’affronte l’agent " :

    " Parfois cette complexité provient de la multiplicité des objectifs que celui-ci voudrait atteindre simultanément et auxquels il hésite à attribuer des pondérations quand un arbitrage s’impose (...) Plus souvent, elle tient à la richesse des informations dont il faudrait disposer et à la difficulté des calculs qu’il faudrait effectuer pour vraiment maximiser la fonction d’utilité ou de profit. "

    Dans ces conditions, la formalisation du comportement des agents est concevable, mais elle serait trop complexe et donc trop coûteuse pour le modélisateur, qui adopte lui aussi un comportement de rationalité limité en construisant son modèle sur l’hypothèse d’information parfaite et de rationalité substantive.

    Cependant, en dépit de ces efforts d’enrichissement du modèle (par relativisation de l’hypothèse de rationalité), le modèle dominant reste très prégnant comme le souligne B. Guerrien :

    "...bien que personne ne conteste que la rationalité soit limitée, la plupart des théoriciens continuent à faire comme si elle ne l’était pas et accordent toujours une place déterminante à la rationalité substantive dans leurs analyses "

     B) La remise en cause de la place centrale de l’hypothèse de rationalité.

    C’est donc en fin de compte l’hypothèse de rationalité elle même qui est remise en cause.

    La critique radicale de l’hypothèse de rationalité a été notamment formulée par J.M. Keynes. Lorsque ce dernier évoque les " esprits animaux des entrepreneurs ", il ne se livre pas à une simple boutade. Il exprime une fois de plus son scepticisme à l’égard du marché autorégulateur.

    Le texte suivant montre bien que c’est l’hypothèse de rationalité que J.M. Keynes conteste :

    Tirons complètement au clair les principes généraux ou métaphysiques sur lesquels on s’est appuyé de temps en temps pour justifier le laissez-faire. Il n’est nullement vrai que les individus possèdent, à titre prescriptif, une " liberté naturelle " dans l’exercice de leurs activités économiques. Il n’existe nul " pacte " qui puisse conférer des droits perpétuels aux possédants et à ceux qui deviennent des possédants. Le monde n’est nullement gouverné par la Providence de manière à faire toujours coïncider l’intérêt particulier avec l’intérêt général. Et il n’est nullement organisé ici-bas de telle manière que les deux finissent par coïncider dans la pratique. Il n’est nullement correct de déduire des principes de l’ Economie Politique que l’intérêt personnel est en général éclairé; il arrive bien plus souvent que les individus agissant isolément en vue de leurs propres objectifs particuliers soient trop ignorants ou trop faibles atteindre seulement ceux-ci. L’expérience ne démontre nullement que les individus, une fois réunis en une unité sociale, sont toujours moins clairvoyants que lorsqu’ils agissent isolément. ".

    On pourrait souligner à l’envi bien d’autres exemples de phénomènes déstabilisateurs : par exemple le gonflement des bulles spéculatives irrationnelles (les cours des titres augmentent sur le simple effet de la croyance des agents dans les déclarations de quelque " gourou de la finance "). Mais les bulles dites rationnelles contribuent elles aussi à mettre en évidence le caractère non pertinent du modèle de rationalité. En l’absence d’information, il est " rationnel " pour chaque agent de se comporter comme les autres, le mimétisme est donc rationnel, mais les comportement mimétique loin de conduire le marché à une situation d’équilibre l’en éloigne de façon continue et cumulative (jusqu’à l’éclatement de la bulle). On retrouve donc l’idée de Keynes : il n’est pas certain que les agents individuels soient rationnels et il n’est pas certain que la combinaison des décisions individuelles conduisent à une situation collective optimale. Il est possible dans ce cas que l’action régulatrice de la puissance publique soit préférable au libre jeu de l’initiative individuelle.

    Compte tenu de ces critiques, on est conduit a considérer que le principe de rationalité occupe une place abusive dans les modèles et les théories visant à rendre compte des comportements économiques. En effet :

    Le paradigme de la rationalité est radicalement incomplet. Si elles ne prenaient appui sur des références extérieures qui les guident en les " poussant ", les interactions entre acteurs rationnels seraient en général incapable de produire à elles seules quoi que ce soit de déterminé. "

     

    Conclusion

    Au terme de cette étude, force est de constater que si la rationalité occupe une place centrale au sein du discours économique dominant, elle fait l’objet d’une remise en cause très générale. Le moindre des paradoxe n’est pas que cette remise en cause découle aujourd’hui des développement de la théorie néo-classique elle-même (théorie des jeux). Face à cette remise en cause deux attitudes sont concevables.

    La première consiste à conserver pour l’essentiel sa place à l’hypothèse de rationalité en raison de son caractère " commode ". Cette position est illustrée, par exemple, par E. Phelps :

    " Les économistes adoptent le modèle de l’agent rationnel, ou homo oeconomicus, parce que c’est un outil puissant du point de vue des objectifs qu’ils se donnent - un outil qui fonctionne bien, même s’il est tout à fait inexact - et parce qu’il n’existe pas pour l’instant d’alternative. On espère simplement qu’en ayant recours à cette hypothèse de l’homo oeconomicus en dépit de son impropriété, on n’est pas conduit à commettre des erreurs énormes sur les questions importantes. "

    A l’opposé, certains adoptent une position plus radicale et soulignent les limites de l’hypothèse de rationalité. Pierre Cahuc énumère les points faibles suivants :

    la multiplicité des équilibres, l’absence d’explication du choix des stratégies d’équilibre, l’extrême sensibilité des conclusions des modèles à des hypothèses aussi difficilement évaluables que les croyances, et l’irréalisme des hypothèses concernant les capacités de calcul "

    Au-delà de ce débat interne à la science économique, un débat plus large se profile. Dans la mesure où l’hypothèse de rationalité apparaît le plus souvent comme intrinsèquement liée à l’analyse économique, la question du lien avec les autres sciences sociales est posée. V. Pareto considérait que l’économie était la science des actions logiques (i.e. rationnelles) et la sociologie celle des actions non logiques.

    Plus fondamentalement, Jon Elster oppose l’homo oeconomicus à l’homo sociologicus :

    Une des lignes de clivage les plus tenaces à l’intérieur du domaine des sciences sociales est celle qui oppose deux formes de pensée que l’on associe respectivement aux noms d’Adam Smith et d’Emile Durkheim : c’est l’opposition entre Homo oeconomicus et Homo sociologicus. Celui-là est censé être guidé par une rationalité instrumentale, tandis que le comportement de celui-ci est dicté par des normes sociales. Le premier est " tiré " par la perspective d’avantages à venir alors que le second est " poussé " de derrière par des forces quasi inertielles (...) Il est facile de caricaturer le premier comme un atome asocial et autosuffisant et le dernier comme le jouet stupide des forces sociales ".

    Quelle conclusion tirer de cette opposition ? J. Elster et de nombreux auteurs adoptent une position éclectique. On serait conduit à faire appel à l’un ou l’autre paradigme selon les problème traité.

    S’appuyant sur les travaux de J.P. Dupuy et des théoriciens de la régulation, Bernard Billaudot a proposé récemment le concept de " rationalité située " afin de dépasser l’opposition entre holisme et individualisme méthodologique (opposition qu’il qualifie de " factice ").

    La " rationalité située " peut être caractérisée ainsi :

    1/ On la comprend comme stratégique (ou relationnelle), parce qu’elle s’inscrit en interaction avec d’autres pratiques projetées vers l’avenir; autrement dit, " elle intègre des préoccupations de coordination avec autrui ". Il n’y a donc pas lieu de l’attribuer à Robinson Crusoé.

    2/ Elle s’explique en raison du contexte, dans lequel elle se développe, ce contexte se caractérisant par " un certain capital cognitif commun (aux agents qui interagissent), sous la forme d’une communauté d’expériences, qu’elles soient culturelles ou historiques ". Il n’y a donc pas d’action - ou encore de relation - sans cadre commun, sans conventions constitutives. (...)

    3/ Ce cadre commun, constitutif de la rationalité située, est lié à l’émergence d’acteurs collectifs, de structures collectives de représentation et de décision, " dont les agents se servent pour se coordonner, quand ils leurs reconnaissent une certaine légitimité, sans pour autant faire disparaître " l’intérêt égoïste, local, des acteurs concernés. "