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2.2.1 Primat individu

Publié le 24 déc. 2012 Modifié le : 10 janv. 2013

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Le  lundi 24 décembre 2012

2.2.1 Primat, docs compl.

L. Auffant

  • 2.2.1. DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES

    Extraits du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du Gotha, au cœur de la grande bourgeoisie, éd. Du Seuil, coll. Points, 2007.

    Pages  305 à 308

    Le fonctionnement d’une classe sociale solidaire apparaît de façon nette et éloquente lorsqu’on étudie les lieux, les patrimoines familiaux et leur transmission, moins difficiles à mettre en lumière que les questions financières ou le pouvoir économique. C’est une des forces des dominants d’avancer sous le masque de l’individualisme et du mérite personnel tout en pratiquant dans la discrétion le collectivisme, le souci de l’héritage et de la transmission des avantages acquis. En empruntant des exemples qui pourraient paraître anecdotiques face aux rapports de production eux-mêmes, on démontre que, dans ce groupe, il n’y a précisément rien qui soit anecdotique. On se situe toujours dans un système, une classe, un filet, une toile d’araignée où tout se tient. Chaque partie, chaque particule renvoie au tout. […] La classe dominante dispose de deux formes de capitaux spécifiques en cela qu’elles sont transmises et donc héritées. Le capital patrimonial et le capital mondain restent à peu près inaccessibles à qui n’en bénéficie pas à la naissance.

    Le capital patrimonial combine, dans une configuration originale, le capital économique, le capital culturel, le capital social et le capital symbolique. Les richesses accumulées représentent de l’argent, beaucoup d’argent, mais aussi de la culture, des savoirs, et encore des relations, une inscription dans des réseaux, le tout se condensant dans la notoriété du nom. […] De plus cette richesse patrimonialisée n’est jamais personnelle. Elle appartient à la famille et au groupe. Dans le présent, le passé et l’avenir. Chacun est toujours ce qu’il est par les autres et pour les autres. Par les ancêtres et pour les héritiers. Par et pour les membres du cercle. […]

    Le capital mondain se réalise dans le groupe et pour le groupe dont il est indissociable. Il est mis en commun, collectivisé. Les qualités ne sont jamais individuelles, tant elles expriment d’abord celles du groupe.

     


    Extraits du livre de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, Repères, La Découverte, 2003.

    Page 31 : questionnaire : êtes-vous un(e) bourgeois(e) ?

    Page 47 :

    Ainsi ces jeunes apprennent à travers des sorties collectives, des soirées de fêtes, à identifie et à aimer sans erreur possible leurs semblables. L’heureux élu sera rencontré «  par le plus grand des hasards », comme il est de règle de l’exprimer, ceci étant d’ailleurs le plus souvent ressenti effectivement ainsi.

    Pages 78 et 79 : l’école des Roches

    Pages 92-93 : les rallyes, une sociabilité cultivée

    Page 103 : Individualisme théorique et collectivisme pratique dans la bourgeoisie

    La référence au marché, à la concurrence, à la compétition, apparaît dominante dans les discours des dominants, alors même que leurs pratiques sont bien loin de cet individualisme théorique.

    Page 104-105 : Les classes moyennes : triomphe de l’individualisme

    Avec les classes moyennes traditionnelles, artisans et commerçants, et celles liées aux professions qui se sont beaucoup développées depuis la Libération, médecins et professions libérales, cadres supérieurs, on est dans un autre cas de figure où triomphent à la fois l’individualisme théorique et l’individualisme pratique. Si la sociabilité est encore intense, elle est surtout l’occasion d’affirmer l’originalité d’individus libres dans une communauté profondément travaillée par l’objectif de la réussite, de la réalisation individuelle et de l’affirmation de soi. En niant les groupes et les déterminismes, en affirmant le primat de la liberté individuelle, la petite bourgeoisie se situe aux antipodes d’une grande bourgeoisie où l’idée de réussite personnelle a quelque chose d’inconvenant pour des agents qui ont tous en commun d’être des héritiers, ou de préparer leurs enfants à l’être. [Chez les classes moyennes] l’idée d’une réalisation de soi est toujours très présente. Il s’agit d’un individualisme positif. L’individu est sommé d’être lui-même et donc de s’inventer, de construire son identité à travers tous les possibles. Le nouveau système de normes « qui incitent chacun à l’initiative individuelle en l’enjoignant à devenir lui-même » est surtout le fait des membres de ces classes moyennes, condamnées par leur position dans l’espace social à entrer en concurrence d’abord avec ceux qui leur sont le plus proches.

    Page 105 : L’individualisme négatif des classes populaires

    Un mouvement massif de désaffiliation domine en milieu populaire, après une période où les protections sociales et les formes collectives d’organisation (syndicats et partis) étaient au principe de processus agrégatifs. Il faudrait y ajouter des éléments comme la fierté du métier, la mémoire des luttes passées et la dimension culturelle de cette mémoire. Or tous ces éléments sont en grande partie caducs. Les classes populaires ne forment plus un groupe conscient et solidaire comme la grande bourgeoisie. Elles ne sont pas non plus investies par cet individualisme positif des classes moyennes, rêvant de réussite, de carrière et de création. Au contraire, les classes populaires vivent un individualisme négatif, comme l’écrit Robert Castel. La culture de l’individu et de la performance ne les concerne pas. […] L’absence du collectif est ici aussi une absence de possibilité de vivre ensemble.

     


    « La montée des valeurs individualistes » par Étienne Schweisguth,

    Futuribles,  juillet-août 1995, n° spécial sur « l’évolution des valeurs des Européens ».

    […] Bien avant la vogue récente du concept d'individualisme, les grands sociologues classiques, tels que Emile Durkheim, Max Weber, Norbert Elias ou Louis Dumont, avaient analysé le changement à long terme des sociétés comme une évolution dans le sens d'un individualisme croissant. Si ce concept est doté d'une vaste extension et provoque parfois le malentendu, on peut néanmoins penser que sa polysémie reflète la complexité des réalités qu'il recouvre et qu'il demeure particulièrement bien adapté à l'analyse des changements culturels. Dans le langage des sciences sociales la montée de l'individualisme désigne un processus à très long terme par lequel les cultures des sociétés européennes ont petit à petit placé l'individu au centre de leur conception de la vie de l'homme en société. S'agissant de l'étude du changement des valeurs, le critère le plus fécond nous parait être celui des types de légitimité sur lesquels elles se fondent. Nombre d'observations historiques ou sociologiques suggèrent que l'évolution irait dans le sens d'un passage de valeurs, que l'on appellera traditionalistes, dont le principe de légitimité est fondé sur une transcendance, à des valeurs que l'on appellera individualistes dans la mesure où leur principe de légitimité réside dans l'individu.

    La légitimité des valeurs traditionalistes est fondée dans un ordre des choses réputé supérieur aux consciences individuelles, et que les individus doivent respecter sans pouvoir le remettre en cause, qu'il s'agisse d'un ordre naturel, surnaturel, social, moral ou autre. Ancrées dans la tradition, ces valeurs prônent fréquemment la subordination de l'individu à son groupe d'appartenance et aux autorités établies. Elles prescrivent aux individus des rôles sociaux et des normes de comportement non susceptibles de remise en cause. Elles expriment fréquemment une vision hiérarchique du monde fon­dée sur le principe de l'inégalité a priori entre les races, entre les sexes ou entre divers groupes sociaux. Le principe de l'individualisme consiste au contraire à subordonner l'ordre des choses aux désirs, aux besoins, à la raison ou à la volonté des individus humains. Les valeurs ne sont pas acceptées comme des données intangibles, mais jaugées à leur niveau d'adéquation à ce qui est considéré comme bon pour les individus. La seule loi de Dieu, de la nature, de la cité ou de la tradition n'est pas légitime en elle-même. C'est dans l'individu et en lui seul que réside le principe de ce qui est bon pour l'individu.

    Les ambiguïtés et les malentendus que suscite fréquemment le concept d'individualisme proviennent de ce que cette référence à l'individu peut se faire selon des modalités très différentes, situées entre les deux extrêmes d'un continuum particularisme-universalisme. A l'un des extrêmes, la notion d'individualisme renvoie à ce qui est bon pour ego, c'est-à-dire pour un moi qui a des aspirations qui lui sont propres et qui sont susceptibles de passer avant tout autre considération. Cet individualisme-là est particulariste au sens où il concerne les besoins, désirs ou intérêts particuliers à chaque individu. A la limite il correspond au principe du chacun pour soi. A l'autre extrême, fon­der les valeurs dans l'individu peut renvoyer à la maxime kantienne selon laquelle un principe de conduite doit pouvoir s'appliquer de manière universelle à tous les individus, ego n'étant plus alors qu'un parmi les quelques milliards d'êtres humains qui peuplent la planète. Dans celle optique, l'individualisme est un universalisme. Il implique l'idée d'une liberté des individus, par exemple dans le choix de leur mode de vie, limitée par les seules contraintes ressortissant à la recherche du bien commun, et un principe d'égalité entre les êtres humains corrigé par la seule considération de leurs mérites individuels et de ce qui est nécessaire à une organisation sociale efficace. De fait, l'individualisme universaliste est la philosophie officielle de nos sociétés européennes, celle dont théoriquement découle toute notre organisation sociale. Mais son application pratique à la multitude des problèmes concrets est loin d'être claire et évidente. Elle est constamment source d'ambiguïté et permet aux argumentations contraires de s'affronter. Dans de nombreux cas, il n'existe pas de critères indiscutables permettant de décider si tel ou tel comportement relève de la stricte liberté individuelle ou s'il doit être prohibé au nom du bien commun. Dans un certain nombre de cas, se pose également la question de savoir si telle ou telle prise de position relève du seul souci du bien commun ou traduit l'influence de valeurs traditionnelles. Ainsi, si la liberté et l'égalité sont bien les valeurs cardinales des sociétés européennes, elles peuvent être accommodées de manières très variées.

    Aussi bien, et puisque dans l'interrogation sur les valeurs le jugement de valeur n'est jamais loin, le thème de la montée de l'individualisme peut être compris de deux manières, l'une pessimiste, l'autre optimiste. La version pessimiste, se représentant l'individualisme essentiellement sous sa forme particulariste, impute l'affaiblissement du lien social et du sens de la solidarité au déclin de l’adhésion aux valeurs transcendantes. La montée de l'individualisme évoque alors la diffusion d'une conception de la liberté assimilée au principe du chacun pour soi, entraînant la perte du respect des règles sociales et un déclin des préoccupations altruistes. La version optimiste, qui correspond à la variante universaliste de l'individualisme, voit au contraire dans le déclin de la transcendance un progrès de la liberté de choix des individus et un progrès de la reconnaissance de leur égalité en valeur et en dignité, dans le cadre de règles de vie en commun s'appliquant à tous.

    On tentera ici de confronter ces deux versions aux faits, à partir des infor­mations qui nous sont fournies par les deux enquêtes Valeurs de 1981 et 1990. […]

    Conclusion : La progression inégale mais conjointe des deux individualismes.

    Globalement, l'examen des enquêtes d'opinion disponibles, et tout particulièrement l'analyse des enquêtes Valeurs de 1981 et 1990, conforte l'idée que se poursuit en Europe un déclin des systèmes de valeurs fondées sur la référence à une transcendance au profit de valeurs se référant à la liberté et à l'épanouissement individuel. Ces données d'enquêtes par sondage viennent ainsi s'ajouter aux analyses des historiens ou des sociologues qui voient dans l'individualisme un mouvement à long terme des sociétés européennes. Mais, elles soulignent en même temps que l'individualisme est loin d'être un bloc monolithique et relativisent les jugements de valeur qui peuvent être portés sur le changement des valeurs. Une certaine désacralisation des normes et des règles apparaît certes dans certains domaines. La tendance à ne plus obéir à la règle simplement parce qu'elle est la règle gagne du terrain, surtout lorsqu'il s'agit des rapports avec la puissance publique. Cela ne suffit cependant pas à confirmer l'hypothèse d'un déclin général des repères moraux et en particulier l'hypothèse d'un déclin général de l'altruisme. Si certaines solidarités traditionnelles disparaissent, notamment en raison de l'évolution de la morphologie sociale, d'autres solidarités se développent, liées par exemple à l'aide aux malades, aux exclus ou aux habitants du Tiers-Monde. Le principe de liberté des choix individuels de vie est en forte progression. L'idée d'égale dignité des êtres humains est en progrès sur le long terme, sous l'effet notam­ment du processus continu d'élévation du niveau culturel. L'évolution ne semble donc pas consister en un déclin des valeurs altruistes traditionnelles au profit d'un individualisme égoïste, mais plutôt en un déclin des valeurs traditionnelles au profit de valeurs individualistes aussi bien particularistes qu'universalistes.

     


    Extraits de Jacques Ion, S’engager dans une société d’individus, A Colin, Coll. Individu et société, 2012.

    Pages 7-8

    Cet ouvrage entend […] prendre au sérieux la question de l’individu, dans la suite du colloque de Cerisy précisément intitulé « L’individu aujourd’hui. » D’abord n refusant la confusion entre individualisme et égoïsme. Ce n’est pas parce que les gens sont plus autonomes qu’ils sont forcément davantage préoccupés d’eux-mêmes.  Il faut se garder de confondre un processus séculaire, le processus d’individuation, qui marque la lente sortie des individus de leurs collectifs d’appartenance, avec des comportements, des attitudes et surtout des jugements moraux.

    Pages 18-19

    On peut ainsi, sur une longue période, relever d’abord la baisse des adhésions dans les partis politiques, ou la montée de l’abstention lors des élections, ou encore le lent mais avéré et important déclin des adhérents aux syndicats ouvriers ou la diminution des jours de grève ; mais on peut également noter quelques très importantes et répétées manifestations de rues (comme à l’occasion de la réforme des retraites), la multiplication des conflits très durs, voire violents, dans les entreprises menacées de fermeture, des mouvements spontanés contre certaines expulsions de mal-logés ou sans-papiers pouvant mobiliser des gens habituellement peu habitués à sortir dans la rue. […] Il n’est en vérité guère facile d’apprécie quantitativement la baisse ou la montée des engagements dans l’espace public. […] C’est la définition même de l’engagement dans l’espace public qui se trouve en question ; elle demeure toujours affaire de débat. On a déjà montré combien les modalités d’engagements sont aujourd’hui multiples et donc différemment appréciées. On le redira encore dans ce qui suit. Bref, l’engagement n’est pas objectivement définissable et donc n’est pas mesurable.

    Page 41

    Plus nombreux qu’hier, celles et ceux qui s’impliquent aujourd’hui dans les associations le font au sein des groupements de plus en plus indépendants de la sphère politique instituée. Des pages qui vont suivre, on souhaiterait que soit aussi retenu cela : ce ne sont pas seulement les collectifs qui s’affirment de plus en plus autonomes, mais, en leur sein, les individus qui les composent ; davantage autonomes, non seulement par rapport au monde politique, mais aussi, pour un nombre de plus en plus grand, par rapport à leurs entourages, aux milieux dont ils sont issus ou qu’ils fréquentent.

    Page 78

    Si l’individu reste évidemment un être social qui n’existe pas indépendamment du monde qui l’entoure, la façon dont il se trouve socialement défini se transforme. Du fait notamment de l’accroissement des mobilités géographiques et professionnelles, il s’avère de moins ne moins inséré dans des systèmes d’appartenance (ethnies, religions, villages ou quartiers, etc.) ou dans des corps intermédiaires (familles, corporations, etc.) Conduit à assumer en quelque sorte successivement, voire simultanément, plusieurs vies (professionnelle, familiale), il acquiert forcément une relative indépendance vis-à-vis de ses multiples appartenances.

    Beaucoup de ces appartenances se font en fait à travers la médiation d’institutions. L’individu apparaît comme de moins en moins définissable seulement par son statut dans ces différentes institutions qui participent à son existence sociale, que ce soit la famille, la nation, l’église, l’entreprise ou l’école.

    Page 95

    Alors que nombre d’augures prévoyaient un repliement général des pratiques sur un espace privé saturé d’écrans de toutes sortes, les enquêtes montrent au contraire que les lieux publics (théâtres, cinémas, manifestations artistiques, etc.) connaissent une fréquentation de plus en plus grande. Tandis que la télévision est de moins en moins l’occasion d’un partage familial et se voit pratiquée individuellement à la carte, au contraire, salles obscures, concerts, sont vécus comme des lieux de partage, voire comme de grandes messes d’émotion partagées collectivement.


    Extraits de Les uns avec les autres, Quand l’individualisme crée du lien, François de Singly, Fayard/Pluriel, 2010.

    Pages 14-15

    La société contemporaine (occidentale) réunit des individus qui sont désormais individualisés, alors que la société holiste rassemblait des individus, qui dès leur naissance, étaient associés.  […] Apparaît une contradiction principale des sociétés contemporaines : si les individus souhaitent plutôt un lien social « fort », ils ne veulent pas, pour autant en payer le prix qui consisterait à diminuer leur liberté. Ils apprécient aussi ce lien social moderne électif. On le saisit avec une dénonciation qui fait l’unanimité, celle du lien traditionnel qui unit les époux dans un mariage arrangé, dans un mariage forcé. [...] L’indignation ressentie à l’évocation des mariages arrangés renvoie au fait que l’amour doit être libre même dans le mariage. Un couple réunit deux individus qui se sont choisis et qui ne sont pas contraints de rester pour d’autres raisons que leurs propres satisfactions.

    Page 21 : les liens multiples remplacent un lien fort

    Le fait que les individus contemporains soient « individualisés » ne signifie pas qu’ils aiment être seuls, que leur rêve soit la solitude. Il veut dire que ces individus apprécient d’avoir plusieurs appartenances pour ne pas être liés par un lien unique. Pour l’exprimer schématiquement, le lien social serait composé de fils moins solides que les fils antérieurs, mais il en comprendrait nettement plus.

    Page 47

    Le refus de l’enfermement est une des caractéristiques du fonctionnement des sociétés modernes. Le lien ne doit pas être une attache fixe. Il doit rassurer par son existence même. Il doit, aussi par sa souplesse et sa réversibilité, permettre l’affirmation d’un soi indépendant et autonome.

    Pages 51-52

    L’appartenance n’est pas supprimée dans la société moderne ; elle est transformée, idéalement, en une appartenance choisie.

    Page 69

    Ce n’est pas le désengagement permanent qui importe, c’est la possibilité de désengagement qui compte. [...] Les sociétés individualistes se distinguent des sociétés holistes sur ce point, par la possibilité de sortir, et donc aussi d’entrer librement de nouveau. […] Le sujet moderne balance entre le désengagement et l’engagement, entre l’attachement et le détachement.

    Page 71

    Bref, le désengagement comme affirmation de soi ne conduit ni à un désengagement permanent, ni à l’absence de tout attachement. L’instabilité est inhérente à la modernité, elle ne suffit pas à la définir. Le désengagement nécessaire ne supprime ni le besoins de la « vie commune » (T. Todorov, 1997), ni l’énergie sociale de refaire des relations. Cependant, dans certaines conditions, il peut aussi produire des individus désengagés qui ne parviennent plus à re-nouer des nouveaux liens, qui ne peuvent plus s’intégrer (S Paugam, 1993). C’est la face négative de l’individualisme.

    Page 77

    L’appartenance à une communauté inventée est réversible, les individus ne sont pas figés dans une identité. […] En devenant « la cellule de base de la société », l’individu est d’abord défini par sa liberté, par la reconnaissance sociale de son droit à appartenir et désappartenir à tels ou tels groupes. Le seul lien incontestable qu’il a avec les autres individus est, à ce niveau, leur commune humanité. C’est pour cela que les droits de l’homme ne devraient pas être tournés en dérision : ils sont l’expression d’une valeur, pour l’ensemble des individus qui devraient tous avoir le droit d’être « individus individualisés ».

    Les engagements contractuels de l’individu individualisé lui laissent la possibilité de rompre d’anciens engagements non choisis, ou devenus non satisfaisants.

    Page 87

    L’individu individualisé souhaite que l’identité qu’il revendique dans l’interaction soit celle qui lui est reconnue par autrui.


    Extraits du livre : Pierre Bréchon, Olivier Galland (dir.), L’individualisation des valeurs, A Colin, 2010.

    Pages 14-15

    Chacun est autonome, pense librement, sans dépendance à des autorités supérieures, mais est invité à se préoccuper d’autrui. […] Dans les principaux domaines de la vie, les individus veulent faire des choix personnels et originaux, par rapport à toutes les appartenances assignées. Le slogan qui pourrait le mieux résumer ce mouvement serait «  A chacun son choix ». On peut distinguer de ce processus l’individualisme en tant que volonté de toujours choisir ce qui maximise le plaisir ou l’intérêt matériel de l’individu. Selon ce critère, le slogan de l’individualiste serait très différent du premier, se résumant à un « Chacun pour soi ». L’individualisation ne remet pas clairement en cause le lien social puisque l’individu peut choisir de s’identifier à des collectifs ou chercher sa réalisation personnelle dans des liens sociaux solidaires. Par contre, l’individualisme utilitaire, calculateur, égoïste semble peu compatible avec les solidarités sociales. Le chacun pour soi tend à exclure les autres…

    Note en bas de page, page 15 :

    Robert Castel (1995) développe aussi l’idée d’un double individualisme, positif ou négatif, selon les classes sociales. Dans les classes moyennes et supérieures, les individus ont suffisamment de ressources, matérielles et culturelles, pour s’émanciper de leurs groupes d’appartenance. Ils peuvent cultiver leur originalité et revendiquer leur individualisme, qui est en fait un individualisme positif.  Au contraire, dans les classes populaires, les individus n’ont pas ce « socle de ressources ». L’affaiblissement des structures d’encadrement de la classe ouvrière rend alors les individus beaucoup plus fragiles. L’individualisme, de positif pour les classes moyennes et supérieures, devient négatif pour les classes populaires. Cette théorie peut évidemment se contester. Ainsi, Azouz Begag, sociologue et ancien ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances, explique combien l’individualisation permet à des personnes de catégories populaires et issues de l’immigration de s’émanciper de liens communautaires pesants (Université du Modem, 5 septembre 20009).

    Pages 252-253

    L’individualisation s’entend donc d’abord comme l’affirmation de, ou l’aspiration à, une liberté de choix dans l’orientation de la vie personnelle, comme « l’aspiration des individus à se définir eux-mêmes » (Cusset, 2007). Cette revendication ou cette aspiration ne signifie pas que les valeurs s’individualisent au sens où elles ne relèveraient plus que de strictes déterminations individuelles. En effet, cette aspiration à l’autonomie personnelle est une valeur partagée par un grand nombre d’individus et en ce sens, elle devient elle-même comme une injonction. La culture des adolescents, par exemple, qui est à la pointe du mouvement d’individualisation (se construire un style identitaire) est ainsi extrêmement normative : avoir un style n’est pas simplement une possibilité, c’et presque une obligation (Pasquier, 2005). D’autre part, aspirer à une liberté de choix ne signifie pas que ces choix se dispersent en une multitude d’orientations individuelles différenciées, parce que c’est la revendication d’autonomie elle-même qui devient une valeur commune et forme système.