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Chap. 2.3 Comportement électoral

Publié le Dec 23, 2013

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Le  Monday, December 23, 2013

SSP Comportement électoral

Stage déc. 2013. N. Danglade

  • Partie 2.3 Comment expliquer le comportement électoral ?

     

     

    Le programme (après refonte) : Partie 2 La participation politique

     

    2.3. Comment expliquer le comportement électoral ?

    Participation et abstention électorale, variables lourdes du comportement électoral, vote sur enjeu.

    On analysera l'évolution des taux d'inscription sur les listes électorales, des taux de participation et/ou d'abstention et leurs déterminants sociaux et politiques. Les principaux résultats de la sociologie de l'orientation électorale seront présentés (poids de la variable religieuse, vote de classe, etc.). L'évocation de l'émergence d'un vote sur enjeu, influencé par les conjonctures politiques (campagnes électorales notamment), permettra de prendre la mesure de la volatilité électorale. La question de l'articulation entre médias, communication et vie politique sera également abordée afin de comprendre son éventuel impact sur les attitudes politiques (pratiques et opinions).

     

    Le programme (avant refonte) : Partie 2. La participation politique

     

    2.3. Comment expliquer le comportement électoral ?

    Participation et abstention électorale, variables lourdes du comportement électoral, vote sur enjeu.

    On analysera l'évolution des taux d'inscription sur les listes électorales, des taux de participation et/ou d'abstention et leurs déterminants sociaux et politiques. Les principaux résultats de la sociologie de l'orientation électorale seront présentés (poids de la variable religieuse, vote de classe, etc.). L'évocation de l'émergence d'un vote sur enjeu, influencé par les conjonctures politiques (campagnes électorales notamment), permettra de prendre la mesure de la volatilité électorale. La question de l'articulation entre médias, communication et vie politique sera également abordée afin de comprendre son éventuel impact sur les attitudes politiques (pratiques et opinions).

     

    Conclusion : aucun changement !

     

     I.                   Notions au programme

     

    Comme le rappelle Nonna Mayer, le vote est le comportement politique qui a été le plus tôt et le plus systématiquement étudié.

    Quels sont les éléments importants à retenir dans l’étude du choix électoral et plus globalement sur la question du vote ?

     

    Trois questions auxquelles il faut pouvoir répondre :

    1)      expliquer le vote (qui vote pour qui et pourquoi ?) ;
    2)      expliquer l’abstention (qui s’abstient et pourquoi ?) ;
    3)      expliquer la volatilité électorale (qui change de vote et pourquoi ?)

     

    Attention à la manière d’utiliser les théories : il ne faut pas opposer les théories les unes aux autres, mais plutôt comprendre dans quelle mesure elles se complètent pour expliquer le vote.

     

    « On ne peut comprendre le choix électoral sans tenir compte à la fois des facteurs de long terme et de court terme, des dispositions et de la situation, de l’individu et de son milieu, de l’acteur et du système, en remontant tout « l’entonnoir de causalité » ».

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.60

     

    « Les modèles du comportement électoral sont en fait plus complémentaires qu’opposés. Tout comme le consommateur au moment de décider d’un achat important, l’électeur réfléchit et tient compte dans chaque cas de l’offre électorale, de la personnalité des candidats et des enjeux qui apparaissent fondamentaux à un moment donné. Mais sa perception du moment est en fait marquée par son système de valeurs, lui-même plus ou moins dépendent d’une situation sociale et d’une socialisation familiale. Il y a donc à la fois de la permanence et du changement dans les choix opérés au moment de chaque vote. »

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.178

     

    1)      Un rapide rappel des principales théories explicatives du vote

     

    André Siegfried « Tableau politique de la France de l’Ouest » (1913) : relation entre territoire et vote. Sigfried en déduit que « le calcaire vote à gauche et le granit vote à droite » ;

    siegfried 

     Sociologie américaine des années 1930-1960 (modèle de Columbia et modèle du Michigan):

    Paul Lazarsfeld « The people’s choice » (1944)

    Il est possible de fabriquer un « indice de prédisposition politique » combinant le statut social, la religion et le lieu de résidence qui permet de prédire avec précision les choix électoraux. L’explication proposée est centrée sur le rôle des groupes d’appartenance, de la socialisation. Il en ressort une lecture en termes de déterminismes sociaux.

    Pourquoi ? Parce que chaque individu se fait une opinion au contact de ses semblables, dans les conversations et les contacts au sein des divers groupes où il est inséré :

     

    P. Lazarsfeld « Une personne pense politiquement comme elle est socialement ».

    Exemple : les ruraux, protestants et aisés votent républicains vs les urbains et catholiques, défavorisés votent démocrates.

     lazarsfeld

     

    Angus Campbell « The American Voter » (1960) (cf Document 3)

     

    Il faut rattacher davantage les critères spécifiques des individus et de leurs groupes d’appartenance aux préférences pour tel ou tel parti politique. Il ne faut donc pas se limiter aux critères d’appartenance mais relier critères d’appartenance et opinions politiques.

    La socialisation des individus, la construction des identités conduit à endosser certaines représentations sociales, croyances qui sont liées aux groupes d’appartenance ; les représentations élaborées par les individus dans le cadre de la socialisation leur permettent de « filtrer » les informations et ainsi donner un « sens politique » à la réalité sociale.

    La socialisation produit une « identification partisane » qui fonctionne comme un écran de perception de la situation politique, qui va filtrer la vision du monde des électeurs.

    L’intérêt de ce type de travaux est de montrer que même en l’absence d’intérêt fort pour la politique, les électeurs sont capables de préférer un parti plutôt qu’un autre et de voter en conséquence.

    La socialisation produit de l’identification partisane et cette dernière explique le vote.

    « Comme l’acheteur d’une automobile qui n’y connaît rien aux voitures sinon qu’il préfère une marque donnée, l’électeur qui sait seulement qu’il est démocrate ou républicain réagit directement à son allégeance » (Campbell, 1960) ». N.Mayer p. 85

     

    Conclusion :

     

    Importance d’une sociologie basée sur des enquêtes quantitatives (Lazarsfeld et l’école de Columbia) qui permet de faire apparaître statistiquement (variations concomitantes) l’importance de certains critiques d’appartenance.

    Conséquence de ce type de travaux : comme la socialisation dépend du cadre de socialisation, ce sont donc les caractéristiques sociales, économiques, religieuses des individus qui vont être associées aux éléments déterminants du vote en devenant prédictives du vote.

    Cette idée va rester dans le langage des sciences politiques sous l’expression « les variables lourdes » : religion, âge, diplôme, PCS, revenu, lieu d’habitation, …

     

    Guy Michelat et Michel Simon (1977) mettent en avant deux variables lourdes de la sociologie électorale : la classe sociale et la religion.

     

    A partir des années 1950/1960, le développement des travaux qui s’inscrivent dans le cadre de l’individualisme méthodologique va modifier la sociologie du choix électoral.

    Derrière le développement de l’IM, il y a une critique de la sociologie culturaliste, fonctionnaliste dominante après-guerre.

    Au départ : utilisation du modèle du choix rationnel en sociologie. L’électeur agit comme un « homo oeconomicus » et réalise un calcul coût-avantage. Cette sociologie a pour objectif de faire de l’électeur autre chose qu’un « pantin social ». La conséquence immédiate c’est qu’en utilisant ce modèle il est plus facile d’expliquer pourquoi les AE changent de vote ou s’abstiennent.

    Mais la limite de la théorie du choix rationnel est qu’elle ne permet pas de comprendre pourquoi les citoyens continuent majoritairement de voter alors qu’ils devraient rationnellement s’abstenir.

    Les travaux s’inscrivant dans l’individualisme méthodologique vont modifier leurs hypothèses pour rendre le modèle moins simpliste. Idée que l’on retrouve chez Boudon : les individus cherchent l’information qui leur permet de construire les raisons de leur décision ; les actions sont rationnelles car les individus ont de bonnes raisons d’agir, ces raisons sont « bonnes » car elles ont un sens pour eux (elle relève d’une élaboration cognitive). (cf Document 8).

    Sans rentrer dans les détails (« le tournant cognitif » en sciences sociales), l’individualisme méthodologique permet d’élaborer des modèles dans lesquels les individus construisent des choix en fonction d’une situation ; on peut alors expliquer, avec une autre méthodologie, l’influence des appartenances sociales dans les choix électoraux.

     

    Mais ces travaux ouvrent d’autres pistes : ils permettent de comprendre ce qui au cours d’une campagne électorale va participer à l’élaboration des choix des individus.

    Ils permettent donc de ne pas limiter l’étude du choix électoral au moment de la socialisation et aux critères d’appartenances. Document 6

    Intérêt (point important du programme) : faire apparaître des facteurs structurels du choix mais aussi des facteurs conjoncturels.

    Remarque : j’aurais tendance à interpréter « les déterminants sociaux » dans le programme (IC) par les facteurs structurels du vote et « les déterminants politiques » (toujours dans IC) dans le programme par les facteurs conjoncturels.

     

    1.  Ce qu’il faut retenir des apports théoriques pour pouvoir traiter le programme

     

    Idée générale : il est nécessaire d’avoir une lecture « chronologique » pour se demander :

    1)      quelles sont les croyances, préférences qui rapprochent les électeurs de tels ou tels partis ? Comment se construisent-elles ? (rôle de la socialisation)
    2)      Comment au moment de l’élection, ces croyances/préférences sont « activées » pour conduire à tel ou tel choix ? (rôle de la campagne électorale)

     

    Comment passe-t-on de la constitution de prédisposition politique à l’expression des choix dans le vote ?

    A quel moment ces prédispositions implicites deviennent-elles des dispositions explicites ?

    -        Concernant les facteurs « structurels », on peut s’appuyer sur deux types de méthodologie ; bien évidemment, la démarche holiste a pour objectif de montrer comment les valeurs et normes individuelles découlent du groupe ; mais, on peut aussi utiliser une démarche individualiste pour montrer que l’information nécessaire à l’élaboration de prédispositions politiques est obtenue par contact avec l’environnement proche (cf Document 4)

    -        Concernant les facteurs « conjoncturels », il faut donc se demande ce qui se joue spécifiquement au moment de la campagne.

    Au moment de la campagne électorale (Document 14), il faut tenir compte :

    -        des enjeux liés au vote : ces enjeux portent sur les thèmes mis en avant durant la campagne, sur la portée des élections (plus ou moins importantes), le degré de concurrence et l’indécision du vote ;
    -        des candidats présents : les candidats sont associés à certaines représentations qui renvoient à des préférences individuelles ;
    -        de la conjoncture : la situation économique, sociale produit des effets sur les préoccupations des électeurs et les enjeux de l’élection ;
    -        des médias, qui jouent un rôle indirect à travers la présentation qu’ils font des candidats et la place qu’ils donnent à certains enjeux (ils participent à la mise en agenda politique de certains problèmes sociaux) (cf Document 16).

     

    Par rapport à cette problématique « conjoncturelle » (ce que le programme appelle les déterminants politiques du vote), les théories de l’électeur rationnel permettent de comprendre :

    -        le vote sanction : qui dépend du bilan obtenu par le parti au pouvoir ; Document 9 ;
    -        le vote sur enjeux : lors de la campagne les prédispositions latentes deviennent manifestent – elles se cristallisent – les choix se polarisent alors autour des programmes des partis et des candidats (Documents 10, 11, 15) ;
    -        le vote stratège : l’électeur ne vote pas pour son parti « préféré » mais pour celui qu’il estime capable de gagner l’élection – c’est un vote « utile » ; Document 13 ;
    -        le vote stratège inversé : l’électeur persuadé de la victoire d’un candidat vote pour un autre candidat (cas d’une élection à 2 tour) afin d’exprimer « un mécontentement » dont il espère qu’il sera entendu et pris en compte par le futur vainqueur.
     

    Idée générale à conserver : reprendre le « principe de l’entonnoir de causalité » que l’on retrouve chez Meyer et Bréchon ; c’est-à-dire décomposer analytiquement le choix électoral entre une explication structurelle et une explication de conjoncturelle du vote.

    Documents 1, 2, 38

    choix-vote 

     

    En résumé, l’intérêt de cette grille de lecture :

     

    1)      Elle permet d’aborder la stabilité des choix électoraux et la notion de « variables lourdes »

    Séquence : individu / groupe social d’appartenance / spécificité croyances / prédispositions politiques = positionnement sur le clivage gauche-droite / campagne électorale / vote « stable » (le choix est stable dans le temps)

    Les campagnes électorales ne font que réactiver des croyances et représentations qui n’évoluent guère et se traduisent par une stabilité des choix

    Conséquence : influence des variables lourdes

     

    2)      Elle permet aussi d’expliquer la volatilité des choix électoraux

     

    Rappel : Un schéma récapitulatif des différentes formes de la volatilité électorale :

     

    volatilite 

     

    Au moment de la campagne électorale, un certain nombre de facteurs peuvent produire une versatilité des choix car : Document 34 et 36

    1)      les élections n’ont pas toutes les mêmes enjeux (dans certains cas, le vote pour les « petits » partis – et donc la volatilité intra-gauche ou intra-droite augmente) ;
    2)      la personnalité des candidats peut avoir un impact sur le choix ;
    3)      la conjoncture économique, sociale ou politique a pour conséquence la prégnance médiatique de certains enjeux ; l’agenda politique peut évoluer et certains enjeux devenir saillants au détriment d’autres enjeux (produisent un effet « enjeu »).

    Concernant la volatilité électorale, il est important de noter qu’en réalité, l’essentiel de la volatilité se fait au sein du même camp ; il n’y a que 10% des changements qui concernent un passage gauche / droite. Document 37 ;


    Un schéma récapitulatif des éléments de la campagne électorale qui peuvent produire de la volatilité électorale

     

     volatilite 2

     

    Une remarque importante sur ce schéma : comment définir le vote sur enjeu ?

     

    Il existe une théorie du vote sur enjeu dans laquelle l’accent est mis sur le fait que durant la campagne électorale certains thèmes émergent dans l’agenda politique (ces thèmes structurent l’élection) et les électeurs se positionnent sur ces thèmes selon leurs prédispositions politiques et l’ordre de leurs préférences. Par exemple, pour un électeur qui place dans ses prédispositions politiques sur le même plan l’enjeu « lutte contre les inégalités », l’enjeu « lutte contre l’insécurité » et l’enjeu « lutte contre l’immigration », si l’agenda politique met en avant « la lutte contre les inégalités » plutôt que « la lutte contre l’insécurité », alors l’électeur votera pour la parti (ou le candidat) qui lui semble le plus apte à répondre à cet enjeu. Or, ce parti n’est pas nécessairement le même si à l’élection suivante l’enjeu prédominant devient la lutte contre l’insécurité ou l’immigration. Les enjeux qui émergent durant la campagne « activent » donc de manières différentes les prédispositions politiques des électeurs et peuvent conduire à des modifications de choix (donc à une volatilité).

    Conclusion : on pourrait se contenter de définir le vote sur enjeu de cette manière. Ce qui correspond à la case en bas à droite du schéma.

     

    Vote sur enjeu (définition restreinte) : durant la compagne électorale, certains enjeux deviennent les thèmes prédominants sur lesquels s’organisent la compétition politique, et en fonction de ces thèmes les prédispositions politiques des électeurs sont activées et se traduisent par des choix.

    Mais, on pourrait aussi admettre une définition plus large du vote sur enjeu. Cette fois-ci, il s’agit d’inclure dans notre définition l’ensemble des éléments qui « donnent du sens » à une élection : il s’agit des candidats en lice et de leurs personnalités respectives, des caractéristiques de l’élection (mode de scrutin, importance donnée par les électeurs à l’élection), mais aussi de l’état de la conjoncture (économique, sociale, politique) et de l’émergence des thèmes centraux qui vont structurer les débats politiques et la compétition électorale. On peut d’ailleurs signaler que l’émergence des thèmes centraux (les « enjeux » au sens strict) renvoie à la question du rôle des médias dans l’élection.

    On peut alors définir le vote sur enjeu, de manière plus large, de la façon suivante :

    Vote sur enjeu (définition large) : Le choix de l’électeur dépend des enjeux propres à chaque élection, c’est-à-dire des éléments qui sont spécifiques à chaque élection. Ces éléments renvoient aux candidats et partis politiques en présence, à l’importance accordée à l’élection, à la conjoncture économique, sociale et politique dans laquelle se déroule l’élection et enfin aux grands thèmes qui sont au cœur de la compétition électorale (agenda politique). Lors de la campagne électorale, les enjeux rentrent alors en résonance avec les prédispositions politiques des électeurs et les conduisent à faire des choix électoraux. 

     

    3)      Une grille de lecture utile pour expliquer l’abstention

     

    Mesurer la non-participation électorale (cf. document 41) ;

    Le profil des abstentionnistes systématiques (cf. Document 47) ;

    On distingue alors un abstentionnisme « hors jeu » et un abstentionnisme « dans le jeu » : (cf Document 46).

    -       L’abstentionnisme hors-jeu est lié à une socialisation politique « défaillante » au sens où l’intérêt pour la politique est faible et le positionnement sur le clivage droite-gauche inexistant. On retrouve ce type de comportement par exemple chez les « non inscrits » sur les listes électorales; Document 43 ; on qualifie la dimension de ce type d’abstention de « sociale » ;
    -      L’abstentionnisme dans le jeu est au contraire lié à un choix volontaire : il peut exprimer une stratégie d’exit à la Hirschman (on peut alors réfléchir sur le sens politique à donner à l’abstention et au vote blanc) et il s’explique par rapport aux caractéristiques de la campagne électorale. Dans ce cas, l’abstention peut alterner avec le vote et le vote peut lui-même être volatile d’une élection à l’autre (cf. documents 42 et 45 ; on qualifie la dimension de ce type d’abstention de « politique ») ;

    On remarquera d’ailleurs que le profil social des abstentionnistes « hors-jeu » et « dans le jeu » n’est pas le même.

     

    Dernier point à soulever : la question du vote de classe

     

    Le vote de classe a pendant longtemps été présenté comme une « variable lourde » (Michelat et Simon) ; on peut se demander ce qu’il reste du vote de classe aujourd’hui (entendu comme vote de la classe ouvrière) ; utiliser les apports de la distinction entre facteurs structurels et facteurs conjoncturels ;

     

    Sans entrer dans des considérations méthodologiques sur la mesure et l’identification du vote de classe, on peut constater :

    -        le vote de classe (= vote ouvrier) est une caractéristique du choix politique jusqu’aux années 1980 ; Documents 25 + 26 + 27 ;on retrouve bien ici le rôle de la socialisation ; la construction des identités passe par la fabrication d’une représentation du monde bipolaire ;
    -        une première rupture en 1981, les ouvriers migrent vers le vote PS (explication : le stratège électeur – plutôt que de voter Marchais au risque de ne pas avoir Mitterrand au second tour, les ouvriers votent « utiles » pour faire gagner l’union de la gauche) ;
    -        une seconde rupture en 1993, le  vote ouvrier qui avait migré vers le PS (qui reste donc un vote de gauche) se scinde : essor des ouvriers qui votent Front national ; Document 30 ;
    -        conclusion depuis 20 : disparition du vote de classe ;
    -        remarque : il y a toujours eu un vote à droite des ouvriers et même des ouvriers (ou des électeurs) qui se disent de gauche votent à droite ;
    -        comment expliquer l’essor du vote frontiste ? pourquoi la droite « d’établissement » n’a-t-elle pas récupérer ces voix ?

    • plusieurs explications : recul de l’identification à la classe ouvrière (effet de la moyennisation sur les représentations subjectives) (cf. document 28 ; les conditions de la socialisation changent et le sentiment d’appartenance recul ;
    • essor des formes de contestation plus radicale et désaffection pour le personnel politique (cf document 29 ; crise de la démocratie représentative et vote sanction) ;
    • importance de valeurs chez les ouvriers qui sont congruentes avec le vote FN, « l’ethnocentrisme » et « l’autorité » (cf. document 33 ; on retrouve chez les ouvriers deux types de représentations, celles qui concernent le champ économique et celles qui concernent le champ social et politique. Dans le premier cas, les ouvriers adhèrent aux discours sur la nécessaire intervention de l’Etat (protecteur), dans le second cas, les ouvriers adhèrent à un discours plutôt ethnocentrique et autoritaire ; ces discours peuvent être rangés par ordre de préférence ; lorsque le discours sur l’ethnocentrisme et l’autoritarisme passe en premier, la probabilité de voter FN augmente ;
    • Lorsque ces préférences rencontrent les enjeux d’une élection, alors vote FN. (cf. documents 32 et 33
    • Remarque : il y a quand même une ambiguité sur la question du vote de classe, car on peut se demander (Michelat et Simon) si le vote FN d’une partie des ouvriers n’est pas un nouveau vote de classe (une recomposition) ;

     

    Quelques définitions :

     

    Abstention : Au sens strict, comportement électoral consistant pour une personne en âge de voter et inscrite sur les listes électorales à choisir de ne pas voter au cours d’une élection donnée (au sens large, on peut considérer que la non-inscription sur les listes électorales relève également de l’abstention, dans ce cas, l’abstention correspond à tous les comportements de non participation).

     

    Comportement électoral : choix effectués lors d’une élection par un individu quant au fait de participer ou de s’abstenir et quant au type de vote exprimé (orientation électorale).

     

    Indice d’Alford : Indice permettant de mesurer l’importance du vote de classe (vote des ouvriers pour les partis de gauche). Il correspond à : % d’ouvriers votant pour la gauche - % de non ouvriers votant pour la gauche.

    Par exemple, si 45% des ouvriers votent pour la gauche et que 30% des non ouvriers votent pour la gauche, l’indice d’Alford est de 45 – 30 = 15 points

     

    Indice de volatilité électorale : Indicateur de mesure de la volatilité électorale entre deux élections. Il correspond à : (somme des écarts absolus en pourcentage des voix d’une élection à l’autre)/2.

    Par exemple, si l’indice est de 20%, cela signifie que 20% des électeurs au moins n’ont pas voté pour le même parti au cours des deux élections concernées. L’indice de volatilité électorale est compris entre 0 (volatilité nulle, les partis ont fait le même score aux deux élections) et 100 (volatilité maximale, aucun électeur n’a voté pour le même parti aux deux élections).

     L’indice de volatilité électorale évalue a minima la volatilité électorale, dans la mesure où il ne prend pas en compte l’abstention, et dans la mesure où il ne comptabilise pas le fait que des électeurs de deux  partis différents peuvent intervertir leurs choix.

     

    Le taux d’abstention correspond, pour une élection donnée, à la proportion de personnes inscrites sur les listes électorales qui n’ont pas participé au vote, soit : nombre d’abstentionnistes/nombre d’inscrits sur les listes électorales x 100.

     

    Le taux de participation correspond, Pour une élection donnée, à la proportion de personnes inscrites sur les listes électorales qui ont participé au vote, soit : nombre de votants/nombre d’inscrits sur les listes électorales x 100 (parfois, ce taux est calculé en rapportant le nombre de votants à toutes les personnes en âge de voter, qu’elles soient inscrites ou non sur les listes électorales).

     

    Participation électorale : comportement électoral consistant pour une personne en âge de voter et inscrite sur les listes électorales à choisir de voter au cours d’une élection donnée (cela même si elle vote blanc ou nul).

     

    Variables lourdes du comportement électoral : caractéristiques sociodémographiques (religion, âge, sexe, groupe socioprofessionnel,…) qui influencent le comportement électoral. Les variables lourdes produisent des choix électoraux stables dans le temps.

     

    Volatilité électorale : Changement dans le comportement électoral entre deux élections. Il peut s’agir d’un changement dans la participation (vote ou abstention) ou d’un changement dans l’orientation électorale.

     

    Vote sur enjeu (définition large) : Le choix de l’électeur dépend des enjeux propres à chaque élection, c’est-à-dire des éléments qui sont spécifiques à chaque élection. Ces éléments renvoient aux candidats et partis politiques en présence, à l’importance accordée à l’élection, à la conjoncture économique, sociale et politique dans laquelle se déroule l’élection et enfin aux grands thèmes qui sont au cœur de la compétition électorale (agenda politique). Lors de la campagne électorale, les enjeux rentrent alors en résonance avec les prédispositions politiques des électeurs et les conduisent à faire des choix électoraux. 

     

    II.                Proposition de structuration de cours

     

    1. Comment expliquer l’orientation électorale ?

     

    1.1  Les variables structurelles du vote : le rôle des « variables lourdes » du choix électoral

     

    Objectif de cette partie :

    -        Etre capable d’associer socialisation familiale et préférences politiques ;
    -        Etre capable d’associer certains critères sociodémographiques et préférences politiques ;
    -        Etre capable d’associer préférences politiques et choix partis politiques ;

     

    Quelques constats empiriques

    -        La position dans le champ gauche/droite selon certains critères sociodémographiques
    -        Document 1
    -        Importance de critères comme le niveau de diplôme et la religion
    -        Une remarque : on peut se positionner sur le spectre gauche/droite sans déclarer un grand intérêt pour la politique

     

    Le rôle de la socialisation familiale

    -        Document 18 : position des individus (gauche/droite) par rapport à la position des parents
    -        Document 20

     

    Sur le thème du vote ouvrier :

    -        document de Michelat et Simon sur leur enquête de 1977 : documents 25/26/27

     

    Les préférences politiques induisent un type de vote

    -        mais l’appariement gauche/vote à gauche ou droite/vote à droite n’est pas automatique).

     

    1.2  Les variables conjoncturelles du vote 

     

    Objectif de cette partie :

    -        Etre capable de présenter les effets de la campagne électorale sur les choix des électeurs
    -        Etre capable de définir et illustrer : vote sanction, vote stratège et vote stratège inversé
    -        Etre capable de définir et illustrer : vote sur enjeu
    -        Etre capable d’illustrer le vote sur enjeu à partir du vote ouvrier : lorsque l’enjeu « immigration/insécurité » devient primordial le vote ouvrier FN augmente ;

     

    -        Document 14 : le rôle de la campagne électorale dans la cristallisation des opinions
    -        Document 15 : l’émergence d’un agenda politique et l’importance de certains enjeux
    -        Document 12 : vote sanction
    -        Document 13 : vote stratège et vote stratège inversé

     

    1.3  Le rôle des médias et des sondages d’opinion

    -        Document 16 : les effets indirects des médias

     

    1. Comment expliquer la volatilité électorale

     

    -        Document 36 : le rôle de la campagne électorale (les facteurs conjoncturels)
    -        Document 37 : les caractéristiques de la volatilité électorale
    -        Document 38 : tenir compte à la fois de la dimension structurelle et de la dimension conjoncturelle du vote (quand on change, on change généralement au sein du même camp politique) ;

     

    1. Comment expliquer le phénomène de l’abstention ?

    -        Document 41 : un peu de mesure

     

    3.1  L’abstentionnisme « dans le jeu »

    -        Document 34
    -        Document 45 : les facteurs « politiques » de l’abstention

     

    3.1  L’abstentionnisme « hors jeu »

    -        Document 35
    -        Document 44

     

    Un document de synthèse ; document 46 : étude de l’abstention en 2002

     

     

    Etude des sujets de bac proposés par les manuels

     

    Bordas

    -        Faites la synthèse : la volatilité électorale traduit-elle la naissance d’un « nouvel électeur » au comportement rationnel ?
    -        Y a-t-il encore de nos jours « des variables lourdes » déterminant le comportement électoral ?
    -        Peut-on parler d’une disparition du vote de classe ?

     

    Nathan

    -        Comment caractériser les évolutions du comportement électoral des ouvriers ?
    -        Quelles relations entre enjeux de campagne et volatilité électorale ?
    -        Comment le taux d’inscription sur les listes électorales agit-il sur le niveau de participation aux élections ?

     

    Bréal

    -        Peut-on parler de déclin des variables lourdes du comportement électoral ?
    -        L’abstention électorale s’explique-t-elle uniquement par des variables sociologiques ? 

     

    Magnard

    -        Comment peut-on interpréter le moindre enthousiasme des jeunes pour participer au vote ?

     

     III.             Documents à destination des professeurs

     

    Sources :

     

    -        Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010
    -        Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006
    -        ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009
    -        Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    1. A propos des modèles explicatifs du vote : adopter une lecture synthétique plutôt que contradictoires des théories du vote

     

    Document 1 : remettre dans un ordre chronologique les éléments susceptibles d’influencer les comportements électoraux

     

    « A l’entrée de l’entonnoir de causalité (qui replace les éléments susceptibles d’influencer le processus de décision électorale dans leur ordre chronologique), il y a les structures économiques, sociales et partisanes qui composent l’environnement politique familier des électeurs depuis l’enfance. Au bout le plus étroit il y a les caractéristiques propres à l’élection considérée telles que la nature du scrutin, la configuration des candidatures, la conjoncture économique et politique dans laquelle elle se déroule, et les problèmes abordés durant la campagne. Le lien entre les deux bouts de la chaîne est fourni par les attitudes politiques formées à l’égard des enjeux, des candidats et surtout à l’égard des partis, objets plus durables. Si le milieu familial et professionnel, le lieu de résidence, l’appartenance religieuse, le groupe ethnique n’influencent pas directement le vote, ils façonnent les identités et les valeurs des individus, leur attirance pour un parti donné. En cela, le modèle de Michigan rejoint celui de Columbia. Et ces attitudes filtrent à leur tour leurs perceptions et influencent leur vote, elles composent leur « habitus » politique au sens où l’entendrait Pierre Bourdieu. »

     

    doc 1 

     

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.85

     

    Document 2 : la complémentarité des modèles explicatifs des comportements électoraux

     

    « Les modèles du comportement électoral sont en fait plus complémentaires qu’opposés. Tout comme le consommateur au moment de décider d’un achat important, l’électeur réfléchit et tient compte dans chaque cas de l’offre électorale, de la personnalité des candidats et des enjeux qui apparaissent fondamentaux à un moment donné. Mais sa perception du moment est en fait marquée par son système de valeurs, lui-même plus ou moins dépendent d’une situation sociale et d’une socialisation familiale. Il y a donc à la fois de la permanence et du changement dans les choix opérés au moment de chaque vote. Comme le disaient déjà Mayer et Perrineau (1992) « L’électeur n’est ni prisonnier du carcan des variables sociologiques, ni « vibrion » sans attaches réagissant au gré de la conjoncture. Son choix est le fruit d’un processus où se mêlent facteurs structurels et conjoncturels, à long terme et à court terme, politiques et socioculturels. La socialisation politique ne s’arrête pas avec l’enfance, c’est un phénomène toujours recommencé. Chaque individu appartient simultanément et successivement à une multitude de groupes aux sous-cultures spécifiques. Ces influences diverses et parfois contradictoires forment des sensibilités de droite ou de gauche. Mais ces potentialités ne se réalisent que dans le cadre d’une élection donnée en fonction de l’intérêt qu’elle suscite, de l’offre partisane, de l’équation personnelle des candidats, de la campagne qu’ils vont mener, des problèmes de l’heure. Chaque élection est singulière et laisse place aux stratégies des électeurs, à un choix rationnel » ».

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.178

     

    1. Documents sur les théories du vote

     

    Document 3 : vote et identification partisane (le modèle de Michigan)

     

    Remarque : un document intéressant car il montre la distinction que l’on peut poser (et que posait le modèle de Michigan) entre identification à un parti politique et compétences politiques. Les individus possèdent des croyances qui les conduisent à être proches de tel ou tel parti politique, mais cela ne veut pas dire nécessairement qu’ils possèdent de compétences politiques particulières. C’est par le jeu de leur identification partisane qu’ils donnent du sens à la compétition politique et vote. Avoir peu de compétences politiques ne les exclue pas de la participation. C’est un élément utile dont il faut se rappeler car lorsque l’on explique les comportements abstentionnistes il existe un abstentionnisme « hors du jeu ».

     

    « Dans les années 1950 près des trois quarts des américains se définissent comme républicain ou démocrate. Plus ils s’identifient à un parti, plus ils sont favorables à son candidat et aux positions qu’ils soutiennent et plus ils sont susceptibles de voter pour lui. Chez les moins politisés, l’identification partisane devient le seul repère : « comme l’acheteur d’une automobile qui n’y connaît rien aux voitures sinon qu’il préfère une marque donnée, l’électeur qui sait seulement qu’il est démocrate ou républicain réagit directement à son allégeance » (Campbell, 1960). (…) L’électeur américain s’intéresse peu à la politique, il est mal informé, ses opinions politiques sont peu structurées, et son niveau de conceptualisation est faible. (…) Ses choix électoraux sont principalement guidés par l’identification à l’un des deux grands partis. La mobilité est un phénomène marginal, liée à l’existence des « indépendants », ceux qui ne s’identifient à aucun parti. On trouve ceux-ci dans la frange la moins instruite, la moins intégrée politiquement et socialement. La conjoncture peut amener à voter contre son identification partisane, mais c’est un phénomène peu fréquent et généralement temporaire. Il est vite suivi du retour au vote « normal » ».

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p. 85

     

    Document 4 : ne pas opposer modèle de l’électeur rationnel et identification partisane

     

    Remarque : l’intérêt de ce texte et de montrer comment face au vote, le choix de l’électeur se fait en situation d’information imparfaite. L’acquisition d’information va donc produire un choix et il faut donc s’interroger sur les canaux de circulation de l’information. On retrouve donc l’importance du cadre de socialisation tout en mettant l’accent sur la dimension cognitive du vote. On retrouve ici la sociologie de Boudon et la construction des « bonnes raisons » d’agir. Ce qui est intéressant dans ce texte et le suivant, c’est de voir comment la théorie du choix rationnel appliqué au vote permet d’expliquer pourquoi les individus votent souvent pour les mêmes partis (et pas seulement pourquoi les individus changent de partis d’une élection à l’autre – dans l’histoire de la pensée, les théories du choix rationnels ont d’abord étaient utilisées pour expliquer la volatilité électorale) ; il ne faut donc pas opposer les théories du choix rationnels et celles qui insistent sur les déterminismes sociaux.

     

    « L’électeur « rationnel » au sens des économistes agit selon ses intérêts, il cherche à maximiser ses gains et à minimiser ses coûts. Les partis sont des entreprises politiques qui cherchent à maximiser les votes en leur faveur, et les électeurs votent pour celui qui leur procure le plus de bénéfice ou d’utilité au moindre coût. (…) Downs reconnaît l’importance des facteurs extrapolitiques sur le vote. Il note avec humour que dans le monde réel « certains hommes votent de façon à faire plaisir à leurs épouses - et vice et versa – plutôt que pour exprimer leurs préférences politiques », et qu’un tel comportement peut être « extrêmement rationnel compte tenu de la situation domestique où il intervient », il admet que « l’ajustement aux groupes primaires est bien plus décisif pour la plupart des gens que les considérations plus lointaines sur le bien être économique et social ». C’est volontairement qu’il simplifie la réalité pour retenir la dimension instrumentale et « politique » du vote, refusant de réduire l’analyse électorale à une « sociologie des groupes primaires ». Downs ne prétend pas non plus que dans son « modèle » (idéal) les citoyens disposent de toutes les informations nécessaires pour voter en connaissance de cause. Il reconnaît au contraire que l’incertitude prévaut. Mais il inverse la perspective faisant de l’ignorance, voire de l’abstention, un acte rationnel, parce que la recherche de l’information a un coût. Cette intuition va donner naissance à un vaste courant de recherche consacré au « paradoxe du vote ». Pourquoi vote-t-on, compte tenu du coût de participation pour un résultat aléatoire, alors que la chance que son bulletin pèse sur l’issue du scrutin est infinitésimale ? (…) L’électeur ne connaît pas nécessairement les positions des candidats sur tous les enjeux. En l’absence de telles informations il a plusieurs moyens à se disposition. Il peut évaluer la crédibilité des candidats et de leurs promesses à l’aune de leurs performances passées. Il peut « déléguer » à d’autres le soin d’évaluer les candidats, en discutant avec ses proches, en faisant confiance à une commentateur politique qu’il apprécie, ou aux positions d’un groupe d’intérêt dont il se sent proche. Il peut se fier à des critères idéologiques c’est-à-dire à l’image de marque des partis, de la société idéale qu’ils proposent et de leur degré de concordance avec se propre philosophie. La préférence partisane rentre donc dans le modèle de Downs tout comme les échanges avec le milieu familial et social. Mais ces derniers sont pris uniquement comme des raccourcis cognitifs, des moyens rationnels, parmi d’autres, de baisser le coût de la recherche d’information. C’est un changement de perspective radical ».

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p. 91-92

     


    Document 5 : appartenance sociale, préférences partisanes et interprétation d’une situation électorale 

     

    « Le tournant cognitif a changé le regard sur le comportement électoral et inciter à chercher au-delà des relations statistiques observées entre le votre et les attitudes, l’ancrage social ou les jugements sur l’économie, à ouvrir la boîte noire du raisonnement de l’électeur, à comprendre comment il se décide. Du coup, les appartenances de groupes, les attitudes partisanes ne sont plus vues comme des « camisoles de force » déterminant le vote, plutôt comme des repères parmi d’autres à la disposition des électeurs, réduisant le coût de l’information. Tandis que de leur côté les modèles économiques intègrent la dimension sociale et psychologique des choix, complexifient les motivations des électeurs. (…) Le courant expérimental d’approche de l’opinion met en lumière les multiples manières dont les personnes interrogées compensent leur déficit d’information politique : par des raccourcis cognitifs et affectifs, des « heuristiques », l’usage de schémas et de stéréotypes. (…) La plupart des gens savent qui ils aiment et ou n’aiment pas. Ils peuvent donc inférer les positions des candidats sur les enjeux de l’élection à partir des sentiments qu’ils éprouvent à l’égard des divers groupes sociaux, ethniques, professionnels ou partisans dont eux-mêmes sont proches. Par exemple, une électrice est favorable au droit des femmes d’avorter, elle a de la sympathie pour les démocrates, elle en infère que les démocrates sont pro-avortement et les républicains contre et vote pour les premiers. (…) Le vote le plus courant, le vote « normal » s’appuie sur l’identification partisane et les habitudes de vote, donc le premier système. Une situation de crise ou de tension active les comportements novateurs. Génératrice d’anxiété, elle amène à mettre en cause ses habitudes de votes et réexaminer les enjeux et les candidats avec un œil critique ».

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.130-131

     

    Document 6 : la spécificité conjoncturelle de chaque élection

     

    Remarque : l’approche du vote par l’électeur rationnel peut être utile pour expliquer la stabilité du vote mais également sa volatilité. Pour cela il faut introduire dans le modèle des variables explicatives du changement. Ces variables permettent alors de mettre l’accent sur des éléments « conjoncturels » du vote : des éléments présents au moment du vote et qui changent le choix individuel d’un vote à l’autre. Ces éléments sont alors pris en compte par l’électeur et modifient son choix. Cela permet donc de comprendre que les choix ne relèvent pas de la « stabilité passive », et qu’il est donc possible d’expliquer dans un modèle du choix rationnel aussi bien la continuité des choix que les ruptures.

     

    « Certains paradigmes du comportement électoral insistent sur les permanences et le caractère déterminé du vote. Au contraire, les théories de l’électeur rationnel, qui désignent en fait une famille assez diversifiée de théories et dont les frontières ne sont pas toujours évidentes, mettent l’accent sur la décision électorale que les individus prennent dans chaque contexte. Elles insistent sur les spécificités conjoncturelles des différents scrutins et sur les logiques des acteurs, qui font preuve de liberté de choix et de rationalité. Expliquer le comportement électoral ne consiste donc plus à remonter dans l’histoire des individus et de leurs groupes d’appartenance, mais à comprendre ce qui, dans chaque scrutin, motive le vote. Ces théories permettent de rendre compte d’une certaine montée de la volatilité électorale depuis les années 1970. Celle-ci n’a rien d’anormal, il ne s’agit pas d’une déviance provisoire mais plutôt d’un comportement rationnel explicable »

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.143

     

    Document 7 : électeur rationnel et rationalité instrumentale

     

    Anthony Downs (1957) peut être considéré comme l’un des pères fondateurs des théories de l’électeur rationnel. Il considère l’ensemble des acteurs politiques comme appliquant un calcul de rationalité. Les partis sont stratèges et essaient de recueillir le maximum de voix. Pour cela, ils doivent connaître les attentes des électeurs et adopter un programme qui en tienne compte. (…) si les partis sont rationnels dans l’élaboration de leurs programmes, les électeurs aussi. Chaque citoyen est considéré comme un homo oeconomicus qui cherche par son vote à maximiser ses gains. Il votera donc pour le parti qui lui offrira plus de gain que les autres, qui lui garantit mieux la réalisation de ses attentes utilitaires. Ce modèle suppose que l’électeur est capable de calculer ce qu’il peut attendre de chaque candidat et donc hiérarchiser ainsi ses préférences en faveur de celui qui présente pour lui la plus forte utilité. Ceci suppose de pouvoir anticiper sur ce que feront les candidats s’ils sont élus et donc de juger si leurs promesses sont réalistes. L’électeur tout à fait rationnel devrait donc avoir les capacités d’anticipation et être très bien informé sur la vie politique, économique et sociale du pays où de l’ère géographique sur laquelle porte le vote. (…) Le choix électoral ne serait fait que sur la base d’une rationalité limitée, en fonction d’une information parcellaire et sélective, mais suffisante pour faire un choix ayant un minimum de sens. »

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p. 145

     

    Document 8 : électeur rationnel et rationalité axiologique (I)

     

    Remarque : lorsque l’on évoque les théories du choix rationnel, il est important d’avoir à l’esprit que ces théories ne représentent qu’une partie des approches développées dans le cadre de l’individualisme méthodologique. Les théories du choix rationnel impliquent en effet une situation paradoxale provenant de l’application du concept de passager clandestin à l’acte électoral. Tout électeur rationnel maximise sa satisfaction en laissant les autres voter à sa place – donc personne ne devrait voter. Or, on constate qu’au contraire, les électeurs votent ; pour expliquer cette situation dans le cadre de l’individualisme méthodologique, certains sociologues vont modifier leur cadre analytique : il s’agit moins d’étudier les décisions d’un agent optimisateur que d’étudier la formation, l’élaboration des idées (ou croyances individuelles) qui justifient les décisions que les agents prennent. On appelle cela le tournant « cognitif ». En France, il est représenté par R.Boudon.

     

    « Cette mise en cause de la rationalité instrumentale incapable d’expliquer la participation électorale (paradoxe de l’action collective), a conduit à introduire l’idée d’une rationalité axiologique, c’est ce que fait notamment Raymond Boudon (1997). Chaque électeur irait voter en fonction de bonnes raisons qu’il se donne de le faire. Il irait d’abord voter par souci de défendre un système politique démocratique où les citoyens sont régulièrement consultés. Beaucoup de vote sont probablement aussi motivés par l’affirmation d’une appartenance à la nation, ou par le sens de la responsabilité civique, ou par la volonté de s’exprimer pour faire triompher une idée, un programme ou un candidat. On peut rationnellement aller voter (donc accepter le coût du vote) pour un candidat dont on sait qu’il sera battu, simplement pour que la force de l’opposition au favori soit manifestée et éventuellement représentée dans une assemblée. Il peut même y avoir une satisfaction à manifester ainsi ses valeurs et son identité citoyenne. »

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p. 146

     

    Document 9 : électeur rationnel et rationalité axiologique (II)

     

    Les théories de l’électeur rationnel peuvent paraître parfois beaucoup trop simplistes et beaucoup trop construites sur une rationalité économique et utilitaire de court terme. (…) Elles ont au moins l’avantage de rappeler le poids du vote sanction, en fonction des résultats de la politique économique d’un gouvernement. Mais cette rationalité de vote est loin d’être la seule. Les théories de l’électeur rationnel les plus intéressantes sont évidemment celles qui intègrent une rationalité fondée sur des valeurs politiques, sur des enjeux de société et des raisons axiologiques de voter dans un sens plutôt que dans un autre.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.162

     

    Document 10 : électeur rationnel et vote sur enjeux

     

    L’ouvrage de Nie, Verba et Petrocik « The changing american voter »  (1976) est resté le symbole d’une remise en cause forte du paradigme de Michigan et de la réhabilitation d’un électeur plus autonome.  L’électeur change, et il est de moins en moins convaincu par les grands partis. (…) L’affiliation semble de moins en moins se transmettre au cours de la socialisation familiale, les jeunes prenant une indépendance plus forte à l’égard de toutes les valeurs parentales. Alors que les générations âgées restent fidèles à leur parti de toujours, les plus jeunes manifestent beaucoup moins de sympathie partisane. (…) Le vote semble de plus en plus une décision prise avant chaque élection, en fonction des débats politiques du moment et des personnalités des candidats. (…) La pratique du split ticket (ou vote partagé) a eu tendance à se développer aux Etats-Unis : certains électeurs ne font pas le même choix partisan pour les élections présidentielles et pour les élections au Congrès. Cette pratique peut cependant avoir des motivations très différenciées : elle peut correspondre à des choix faits avant tout en fonction des personnalités candidates à chaque type d’élections, elle peut tenir aux enjeux du moment et à la position des candidats par rapport à eux, elle peut viser à assurer un équilibre entre les deux partis par volonté de modération, elle peut encore être liée à ce qu’on attend de chaque type d’élu. Le vote sur enjeux désigne un choix électoral qui ne se fait donc plus en fonction d’appartenances sociales ou partisanes, mais en fonction de problèmes ayant une certaine importance dans le débat politique. En effet, il ne suffit pas qu’une question existe théoriquement pour qu’elle constitue un enjeu électoral. Un problème ne devient un enjeu électoral qu’à partir du moment où il est mis à l’agenda, c’est-à-dire discuté dans l’espace public et objets de débats entre partis politiques. Un exemple peut être donné. La répression de la délinquance est mise en œuvre par tous les pouvoirs politiques parce qu’il y a une législation qui existe et des sanctions appliquées. On peut en théorie discuter du bon niveau de répression, ce que les spécialistes font en permanence. Mais à certaines époques, du fait d’une conjoncture événementielle particulière et/ou du fait des fortes demandes des acteurs sociaux sur le sujet, la répression peut devenir un enjeu politique important : chaque parti est amené à se positionner par rapport à cet enjeu saillant de société et à proposer des mesures sur le sujet (par exemple supprimer les allocations familiales aux familles ayant des enfants mineurs délinquants). Si ce problème reste fort dans une campagne électorale, la position que le parti a prise peut inciter certains électeurs à voter pour lui ou à la rejeter (…). Va aussi jouer dans le choix électoral le fait qu’un parti soit crédible par rapport à la position qu’il prend sur un enjeu électoral. Les enjeux des élections ne sont pas les mêmes selon le type de période et de conjoncture. Il est évident que les enjeux ne seront pas identiques en période de plein-emploi ou de chômage élevé, en situation d’inflation galopante ou de stabilité des prix, en période de conflit international ou de paix (relative). Parler de vote sur enjeux suppose que plusieurs conditions soient réunies : l’électeur doit avoir une compétence politique suffisante pour identifier les enjeux du moment et les positions des différents partis et candidats sur ces sujets, il doit avoir des préférences personnelles sur les principaux enjeux et être capable de les hiérarchiser. L’électeur devrait voter pour le candidat le plus proche de ses préférences sur l’enjeu prioritaire ou sur les principaux enjeux. »

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.154-156

     

    Document 11 : la diversité des enjeux lors du vote sur enjeux

     

    On peut distinguer différentes catégories d’enjeux électoraux, comme le rappelle Pierre Martin (2000). Il existe en fait une double distinction. On peut d’abord opposer les enjeux conflictuels aux enjeux consensuels. Les premiers correspondent à des questions très controversées, sur lesquelles les objectifs poursuivis par les partis et par les citoyens sont très clivés (avortement, mariage homosexuel, immigration, peine de mort, …). Les seconds correspondent à des objectifs qui sont partagés par l’ensemble de la population (lutter contre le chômage, assurer la croissance …), le pouvoir en place est surtout jugé à ses résultats concrets de façon rétrospective : notamment, a-t-il ou non réussi dans sa politique économique ? Une seconde distinction peut être faite entre les enjeux proches et les enjeux éloignés. Les premiers touchent à la vie quotidienne des individus (ex : passage aux 35h) et les seconds concernent des questions plutôt techniques, difficiles à comprendre par le citoyen moyen (ex : débat autour du mode de scrutin). (…) Les deux distinctions peuvent être cumulées et on peut essayer de classer les enjeux électoraux (…). Ainsi la paix dans le Monde est un enjeu à la fois consensuel et éloigné, alors que la lutte contre le chômage est de type consensuel et proche.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.156

     

    Document 12 : l’électeur consommateur, l’influence conjointe des facteurs de court terme et des variables de long terme

     

    On voit donc apparaître de plus en plus des électeurs moins fidèles que dans le passé et dont les logiques seraient comparables à celles des consommateurs au moment de faire leurs achats. Le vote serait comme l’achat d’un bien, choisi en fonction d’une offre électorale (candidats et programmes en compétition). Le vote dépend donc d’abord de l’appréciation portée sur les différentes propositions. L’acheteur se décide avant tout sur la connaissance du produit et ce qu’il peut en attendre, mais son choix dépend aussi de ses achats antérieurs et d’une confiance plus ou moins forte dans une marque politique, ainsi que des pressions plus ou moins indirectes de son environnement. Les discussions avec la famille, les amis, les collègues, les campagnes médiatiques peuvent aussi avoir du poids dans la décision d’achat. Ce modèle de l’électeur consommateur est donc un modèle synthétique qui insiste sur l’importance prioritaire des facteurs de court terme dans la décision électorale mais qui reconnaît aussi l’impact des variables de long terme ; ces dernières sont moins déterminantes que l’offre du moment mais constituent un arrière-fond des décisions électorales.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p. 159

     

    Document 13 : l’électeur stratège et le vote stratège inversé

     

    Dans le modèle du vote sur enjeux et de l’électeur consommateur, le citoyen choisit le candidat ou le parti qui, sur les enjeux jugés les plus importants à un moment donné, apparaît le plus à même d’y apporter des réponses adaptées. Le vote stratège résulte d’un calcul mais selon une logique entièrement différente. En effet, il s’agit justement de ne pas voter pour son candidat préféré. Comme l’explique André Blais (2004), l’électeur stratège est un électeur qui renonce à voter pour son candidat préféré et en choisit un autre, de manière à accroître l’efficacité de son vote. Le stratège fait une prévision sur le résultat de l’élection et, du fait de cette anticipation, exprime finalement une préférence pour un second choix. Le vote stratège a surtout été étudié et mis en évidence dans des scrutins majoritaires à un ou deux tours. (…) Dans certaines élections françaises majoritaires à deux tours, un vote stratège peut aussi exister dès le premier tour. C’est ce qu’on appelle souvent le vote utile. On renonce à voter pour son candidat préféré pour renforcer les chances de présence au second tour de son second choix. Ce comportement expliquerait par exemple en partie le faible score de Georges Marchais à l’élection présidentielle de 1981, certains électeurs communistes ayant préférés maximiser les chances de Mitterrand pour le second tour. (…) Le choix stratège inversé consiste à délaisser au premier tour le candidat que l’électeur veut voir gagner au second tour et lui préférer un autre choix. Cette attitude permet notamment d’envoyer un message au candidat que l’on veut voir gagner. Lors de l’élection présidentielle de 2002, environ 9% de l’électorat a ainsi renoncé à son préféré (Chirac ou Jospin) au profit des autres. J.M. Le Pen a été le principal bénéficiaire de ce vote stratège inversé : la moitié de ceux qui veulent voir Chirac gagner l’élection mais ne votent pourtant pas pour lui au premier tour , et le tiers des partisans de Lionel Jospin qui lui font défection (…) se sont portés sur le candidat de l’extrême droite. Ce vote est le fait de personnes qui ne veulent pas la victoire du leader de l’extrême droite mais qui souhaitent que certaines de ses idées soient mieux prises en compte par leur candidat préféré. (…) Si tout le monde adoptait cette attitude stratège inversée, les candidats préférés n’auraient en fait aucune voix puisque tout le monde voterait pour un candidat dont la victoire est en principe non programmée. 

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.160-161

     

    Document 14 : facteurs de court terme et campagne électorale (effet de cristallisation, effet de polarisation, effet de conversion)

     

    La campagne permet essentiellement d’activer et de renforcer les prédispositions existantes. Elle commence par éveiller l’intérêt politique des électeurs, soumis à un flot croissant d’informations et de messages politiques. Cet intérêt entraîne une exposition accrue aux médias, exposition sélective toutefois, filtrée par les prédispositions politiques des enquêtés. Cette sélectivité même accroît leurs chances de se décider pour le candidat correspondant à leurs prédispositions initiales. La campagne opère donc une « cristallisation des opinions », elle rend manifeste les tendances politiques latentes chez les indifférents et les indécis et à ceux qui sont déjà décidés, elle fournit des arguments qui les renforcent dans leurs convictions. Elle renforce également l’intensité de leur attachement partisan, entraînant une « polarisation » croissante entre les deux camps. Le troisième effet, dit de « conversion » est beaucoup plus limité.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.154

     

    Document 15 : la campagne électorale et le vote sur enjeu

     

    Chaque élection se joue dans une conjoncture économique et politique particulière, susceptible de peser sur les choix électoraux. Mais tous les problèmes de l’heure ne sont pas nécessairement déterminants au moment de voter. La campagne a pour effet de construire l’agenda politique, de sélectionner et hiérarchiser les enjeux. Et ils mobilisent inégalement les électeurs. Pour que ces préoccupations deviennent un enjeu électoral, trois conditions doivent être remplies, il faut :

    -          que les électeurs aient une opinion sur la question et lui accordent de l’importance ;
    -          que leurs opinions soient nettement tranchées ;
    -          et qu’ils perçoivent de claires différences dans les positions des partis sur ces mêmes questions.

    Les enjeux « de position » sur lesquels existent des politiques alternatives clairement identifiables susciteront donc plus facilement un vote sur enjeu que les enjeux « de valence » sur lesquels partis et électeurs convergent. A supposer que ces conditions soient remplies, reste à déterminer dans quelle mesure ce n’est pas l’attirance de l’électeur pour un candidat ou sa préférence partisane qui conditionnent sa position sur tel ou tel enjeu. Il est plus facile de faire la part entre ces différents facteurs quand émergent des enjeux nouveaux, particulièrement importants ou dramatiques, entraînant des réalignements électoraux. (…) Hormis les moments exceptionnels qui provoquent des « réalignements » de grande ampleur, quel est le poids ordinaire du vote sur enjeu ? Le panel électoral français 2002 permet d’en prendre la mesure à l’occasion du scrutin présidentiel de la même année. Dès son discours du 14 juillet 2001, Chirac place l’insécurité au cœur de la campagne, critiquant le bilan des socialistes sur l’insécurité et lançant le thème de « l’impunité zéro ». En août, les chiffres de la délinquance publiés par le Ministère de l’Intérieur montrent une recrudescence spectaculaire de la violence sur le territoire. Ils nourrissent un débat qui va prendre de l’ampleur tout au long de la campagne, marquée par des faits divers parfois sanglants : hold-up à répétition, attaque de convoyeurs de fonds, tuerie au conseil municipal de Nanterre fin mars, mort d’un policier lors de l’attaque du commissariat de Vannes à la Kalachnikov, début avril. Il y a aussi une spectaculaire remontée des actes antisémites, depuis la reprise de l’Intifada en septembre 2000. (…) Tous ces incidents sont relayés par les médias, qui leur accordent une place privilégiée. A partir du 1er janvier 2002 les auditeurs et spectateurs ont été trois fois plus souvent exposés aux questions d’insécurité qu’aux questions de l’emploi. (…) Par ailleurs, la perception des enjeux reflète clairement l’orientation politique des personnes interrogées. Les électeurs de droite se montrent plus préoccupés par la délinquance, ceux de gauche par le chômage et les inégalités sociales. Seuls deux électorats se démarquent clairement, celui des écologistes et des lepénistes. Les premiers attachent autant d’importance à la pollution qu’au chômage, les seconds placent à égalité l’immigration et la délinquance. A la différence des candidats généralistes comme Chirac et Jospin, Mamère et Le Pen apparaissent étroitement spécialisés sur un seul enjeu et crédibles sur lui seulement. L’ensemble des personnes interrogées juge le candidat des Verts de loin le plus compétence sur les questions de pollution, et celui du FN sur les questions d’immigration

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.166

     

    Document 16 : médias et vote (les effets indirects des médias)

     

    Selon la formule célèbre de Bernard Cohen (1963), les médias de masse ne diraient pas à l’électeur ce qu’il doit penser, ou comment voter, mais plutôt à quoi penser. Ils décideraient de l’importance des enjeux et de leur interprétation. Les effets d’agenda (agenda setting), d’amorçage (priming) et de cadrage (framing) sont les principaux mécanismes de persuasion attribués aux médias. Maxwell Mac Combs et Donald Shaw (1972) sont les premiers à mettre en lumière la manière dont la presse attire l’attention sur certains évènements ou enjeux, fixant ainsi les priorités de campagne, les problèmes sur lesquels elle va se jouer, qui ne sont pas nécessairement ceux du public au départ. (…) Les médias influencent non seulement l’importance attachée par les électeurs aux enjeux de la campagne, mais leurs critères d’évaluation des candidats et de leurs performances en mettant l’accent sur tel enjeu plutôt que tel autre (pollution, inflation, défense). Plus généralement l’effet de cadrage (framing) consiste à fournir les clés d’interprétation des évènements et de leur cause, en particulier quand il s’agit de déterminer la responsabilité des candidats dans les choix de politiques publiques et leurs conséquences. Iyengar (1991) distingue en particulier le cadrage « épisodique » du cadrage « thématique » plus propice à une imputation de responsabilité politique. Une de ses expériences montre que traiter de la pauvreté en montrant des SDF et des chômeurs va favoriser une interprétation du phénomène en termes d’échec individuel, tandis que donner les chiffres globaux du chômage et des inégalités incite à en attribuer la responsabilité au gouvernement. Toutes ces expériences s’appuient sur les acquis de la psychologie cognitive, montrant que les individus retiennent les informations les plus accessibles et les plus saillantes, surtout ceux qui sont peu politisés et qui n’ont pas de préférences partisanes marquées.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.154

     

     

    1. Appartenances, valeurs et préférences politiques

     

    Document 17 : positionnement droite / gauche et caractéristiques socio-politiques des individus

     doc 17

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

     


    Document 18 : autoposition sur la dimension droite-gauche selon l’orientation politique de la famille en 2002

     

    Parents de gauche

    Parents de droite

    Auto disposition

    SR

    Gauche

    Centre

    Droite

    0

    0

    18

    26

    37

    19

    0

    2

    3

    19

    20

    59

    0

    1

    4

    30

    27

    39

    1

    1

    4

    41

    25

    30

    1

    0

    5

    51

    24

    19

    2

    0

    2

    71

    15

    12

    Ensemble

    7

    40

    24

    29

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 19 : la relation entre clivage droite / gauche et intentions de vote

     

    doc 19 

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

     

    Document 20 : vote présidentiel selon l’orientation politique de la famille en 2002

     

    Parents de gauche

    Parents de droite

    Vote présidentiel

    Abstent. et SR

    Gauche

    Droite

    Ext. Droite

    0

    0

    39

    29

    18

    7

    0

    2

    20

    20

    42

    10

    0

    1

    24

    29

    30

    9

    1

    1

    17

    42

    24

    6

    1

    0

    20

    47

    15

    9

    2

    0

    16

    58

    11

    5

    Ensemble

    24

    37

    23

    7

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     


    Document 21 : les explications de la pauvreté dépendent des caractéristiques des individus

     

    doc 21 

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

     


    Document 22: la perception de l’homosexualité varie selon les caractéristiques des individus

     

    doc 22 

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

     

    Document 23 : la pratique religieuse est reliée aux caractéristiques des individus

     doc 23

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

    Document 24 : évolution de l’intérêt pour la politique en France depuis 1981

     doc 24

    Source : ss la direction de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia « La France à travers ses valeurs », A.Colin, 2009

     

    1. Le cas du vote ouvrier et du vote de classe

     

    Document 25 : la conscience de classe – l’enquête de 1978 (I)

     

    Principe d’identification, la classe (sociale) ainsi conçue est aussi principe d’opposition. La dénonciation par ces enquêtés de « l’injustice » n’est pas anodine. Elle signifie implicitement qu’à leurs yeux, si les gens comme eux n’ont pas le minimum auquel chacun à droit, c’est qu’à l’autre pôle, d’autres prennent plus que leur juste part. Entre les uns et les autres, la lutte. « De toutes les façons, on est d’un milieu ouvrier, on n’est pas d’un milieu bourgeois, alors on se bat pour les ouvriers, pas pour les bourgeois ». En fonction, d’un enchaînement là encore très spécifique, cette opposition structure de façon homologue à la fois le champ social et la sphère politique. Comme le dit une vendeuse salariée de 18 ans, quand on vit comme on vit et comment on a vu vivre ses parents, on sait de quel « bord » on est. Conclusion : si on veut une vie meilleure pour soi et pour les autres, le choix politique est simple. Si on est ouvrier, on se situe à gauche. Même quand on dit ne pas « faire de politique » au sens militant ou partisan du terme, l’opposition entre la droite et la gauche s’impose, et le rapport entre appartenance de classe et choix politique frappe ces enquêtés comme une évidence. « Automatiquement » quand on est ouvrier, on ne peut pas être dans le camp des « bourgeois » ou des « capitalistes », ni dans celui d’une droite dont la classe ouvrière n’a, par expérience, rien de bon à attendre. Une fois opéré ce choix primordial, on peut considérer que la gauche forme un tout : « moi de toutes façon, je suis de gauche », ou préférer telle ou telle de ses composantes. (…) Non seulement il y a plusieurs partis à gauche, mais le vote pour tel ou tel d’entre eux peut revêtir des significations très différentes suivant l’ampleur et le contenu du changement souhaité : « je pense que je voterai … d’un parti d’un genre communiste … ça ne sera pas dans l’intention qu’il passe … mais pour faire comprendre qu’on n’est pas content », « pour moi, je me situe à gauche …à la gauche de la gauche … je ferai le choix de … changer le système capitaliste pour un système socialiste ».

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 26 : la conscience de classe – l’enquête de 1978 (II)

     

    Plusieurs enquêtés, recourent spontanément à l’autobiographie, relatent la façon dont cette expérience de la vie les a amenés à une « prise de conscience » inséparablement sociale et politique, favorisée par les deux moments essentiels du passage à l’âge adulte : l’entrée dans la vie professionnelle et le mariage. Car dès lors, on est amené, parce qu’on affronte « la vraie vie » à se poser « les vraies » questions. Formation du sentiment de classe et formation des opinions en matière politique marchent du même pas. On est inséré dans de nouveaux milieux de socialisation, l’entreprise, avec ce que cela signifie d’expérience des rapports sociaux et d’exposition aux influences, notamment syndicales ; et/ou le quartier, où l’on rencontre les organisations politiques, là où elles existent, par la médiation des relations de voisinage. « Enfin, évidemment, j’ai côtoyé des gens, il se trouve que, dans mes relations il y avait des communistes, il y avait des socialistes ». En ces temps, où, très souvent, on passait encore directement de l’univers familial à celui du travail, on découvre la réalité des relations entre patrons et ouvriers : pas le même camp, pas la même classe. (…) : « J’avais un patron qui lisait Le Figaro en ce temps-là. J’avais été lui demander une augmentation, il dit : « si ça te plait pas, tu peux t’en aller ». C’est là que j’ai eu l’occasion de rentrer aux chemins de fer, je suis parti … Voyez, le patron, tout de suite, c’était le patron, pourtant c’était un petit patron, alors je me demande ce que ça doit être les gros patrons ».

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 27 : les espaces de socialisation se renforcent – l’enquête de 1978

     

    L’influence familiale doit peu à une inculcation volontaire : « on en discutait pas tellement, j’ai pris ses opinions … comme ça, mais sans … non, on n’a jamais eu de discussions vraiment politiques » ; « En plus, il y a la famille dans laquelle je vais rentrer, c’est la même chose, ce sont des ouvriers, donc obligatoirement, j’ai cette influence qui petit à petit est en moi ». Ainsi le choix politique s’enracine dans l’enfance (et notamment le rapport au père). On le vérifie avec ses propres enfants, d’autant plus naturellement portés aux mêmes idées qu’ils appartiennent à la même classe. Constance dans ses propres convictions, continuité de la lignée, fidélité à la classe se renforcent (et se signifient) mutuellement. (…) Ce qui compte pour un fils d’ouvrier qui avait 8 ans en 1936, ce sont les pratiques vécues au sein d’un milieu de socialisation bien plus large que le noyau familial (le quartier, les copains). Des épisodes le marquent, comme les grèves, évoqués non sans nostalgie (car maintenant, c’est-à-dire en 1978, ce n’est plus pareil), avec leurs deux caractéristiques : « la masse » et « l’entente ». et c’est par le père qu’on les a connus. Mémoire du groupe et mémoire individuelle sont indissociables.

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     


    Document 28 : le recul du sentiment d’appartenir à la classe ouvrière

     

    Sentiment d’appartenance

    Laquelle ?

    1966

    2002

    Sans réponse

    Sans réponse

    9

    3

    oui

    Sans réponse

    3

    3

     

    La bourgeoisie

    4

    2

     

    Les classes dirigeantes

    -

    0

     

    Les cadres

    1

    3

     

    Les classes moyennes

    13

    22

     

    La classe ouvrière

    23

    14

     

    Les travailleurs, les salariés

    3

    2

     

    Les paysans, les agriculteurs

    3

    1

     

    Les commerçants

    1

    1

     

    Les pauvres

    3

    1

     

    Autres

    8

    5

    non

     

    30

    44

     

     

    (1780)

    (4107)

     

    Sur l’ensemble des personnes interrogées, l’identification classe ouvrière recule de 23% à 14%. Ce phénomène n’est nullement imputable à une « désouvriarisation objective » de la population (la proportion de personnes sans attache ouvrière a diminué) mais à une « désouvriarisation subjective » qui affecte tous les groupes sociaux, se révèle particulièrement forte dans les catégories populaires et ouvrières. (…) Tout se passe comme si la classe ouvrière avait massivement reculé comme groupe de référence (…). Ce recul général de l’identification de classe ouvrière s’accompagne d’une baisse du sentiment d’appartenance de classe

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 29 : la question de la dépolitisation des catégories ouvrières

     

    Par rapport à la fin des années 1970, les enquêtes les plus récentes, dont celle de 2002, ne font guère apparaître d’indices de « dépolitisation », qu’il s’agissent de l’ensemble de la population ou des catégories ouvrières. Certes, plus on est ouvrier moins on se dit aujourd’hui intéressé par la politique. Mais c’était déjà vrai en 1978, et l’écart ne s’est pas creusé. Au demeurant, qu’il s’agisse des questions économiques et sociales, ou des problèmes de sécurité la demande d’Etat, donc en un sens de politique, ne semble pas avoir faibli, bien au contraire. Ce n’est donc pas de ce côté, qu’il faut chercher l’explication des bouleversements idéologiques et politiques intervenus dans les deux dernières décennies. En revanche, la relation au système politique est marquée par deux évolutions majeures. On constate en premier lieu, depuis 1988, une forte poussée des propensions protestataires et d’une attitude favorable aux mobilisations par lesquelles elles s’expriment (grève, manifestation de rue, …). (…) La tendance est à une déconnexion accrue entre ces deux formes d’intervention « directes » par lesquelles on affirme ses opinions et/ou on fait valoir ses intérêts. (…) Le second changement, le rapport à la politique institutionnelle donne tous les signes d’une crise profonde. (…) La désaffection vis-à-vis des assemblées élues et plus généralement des cadres de la démocratie représentative est générale. (…) Elle se double d’un jugement négatif sur le fonctionnement du système politique, et d’une hostilité au personnel qui l’incarne, sans commune mesure avec ce qu’on relevait il y a 20 ans. (…) On est à mille lieues d’un « apolitisime » qui signifierait passivité satisfaite ou indifférence. (…) Tout ne s’explique pas en termes de handicaps.

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 30 : le vote de classe et la rupture de 1993

     

    Dans les années 1960, le vote de classe  (…) correspond (…) à un certain nombre de réalités. D’une part, le vote varie significativement en fonction de la classe sociale d’appartenance. D’autre part, plus on appartient à la classe ouvrière, plus on vote à gauche, en particulier communiste. Cet « alignement de classe » culmine en 1978. Par rapport à cette situation une première rupture intervient dans la période 1978-1988. Le vote communiste marque un recul sévère, et ce d’autant plus que s’élève le degré d’appartenance à la classe ouvrière. Ces défections profitent essentiellement au PS (…). De la sorte, jusqu’à cette date, le vote de classe en faveur de la gauche ne connaît pas de recul vraiment significatif. (…) une seconde rupture se produit à l’occasion de l’élection de 1993. C’est cette fois, le PS, et avec lui la gauche dans son ensemble, qui se voient abandonnés par une importante fraction de ceux qui constituaient jusqu’alors leurs plus fermes soutiens. (…) Dans le même temps, si la réticence ouvrière à l’encontre de la droite parlementaire ne faiblit pas, le vote Front national s’affirme. (…) Il est d’autant plus fréquent que le degré d’appartenance à la classe ouvrière est plus élevé. Au sens objectif du terme, il a désormais toutes les caractéristiques d’un vote de classe. Enfin, toujours à partir de 1933, la non-participation électorale devient massive. Elle concerne tous les groupes sociaux. Elle est, elle aussi, d’autant plus répandue qu’on appartient davantage au groupe ouvrier. (…) Au total, il y a bien à la fois permanences et ruptures. Les relations entre appartenance de classe et vote sont loin d’avoir disparues. Mais elles ont changé de sens. Plus on est ouvrier, plus on continue de voter à gauche. Mais cet « effet de classe » s’est considérablement affaibli. Il se manifeste au contraire fortement à propos du vote Front national, et à un degré moindre, du non-vote. Le « vote de classe » identifié à une propension sélective du groupe ouvrier à voter pour la gauche, a fortiori pour la gauche communiste, a bien évidemment connu une régression considérable. 

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 31 : le vote frontiste des ouvriers

     

    Le vote d’extrême droite est d’autant plus fréquent qu’on appartient davantage à la classe ouvrière. Il en va de même de « l’antilibéralisme protestataire ». On pouvait donc penser que ceci explique cela, le vote frontiste prenant la relève du vote communiste comme produit et expression d’un « anticapitalisme » ouvrier archaïsant. Tel n’est pas du tout le cas. En milieux populaires et ouvriers, le vote d’extrême droite est au mieux équiprobable, que l’on soit favorable ou non à l’idéologie libérale. (…) L’influence persistante des attitudes socio-économiques sur les choix électoraux ne diminue en rien celle, devenue considérable, des attitudes en matière éthique et culturelle (…). Premier constat : quelle que soit la classe sociale d’appartenance, le racisme anti-immigré, l’autoritarisme sécuritaire et répressif, le sentiment d’insécurité, la « peur de l’autre » font fortement obstacle au vote pour la gauche. Dans la mesure où ces attitudes sont d’autant plus fréquentes qu’augmente le degré d’appartenance à la classe ouvrière, leur diffusion au cours des deux dernières décennies, et la place prise dans le débat public par les enjeux correspondants contribuent puissamment à expliquer (…) le vote en faveur de la droite (…) et aurait du profiter à une droite parlementaire qui, si elle répudie traditionnellement les excès continue de faire de l’ordre et de l’autorité ses valeurs de référence. Ce n’est pas ce qui s’est produit. (…) Plus on est passionnément hostile aux immigrés et porté aux attitudes autoritaires et répressives, plus on tend à voter pour l’extrême droite frontiste plutôt que pour la droite « d’établissement » (…). Cette référence est d’autant plus marquée qu’on appartient au groupe ouvrier. Les « manque à gagner » de la droite parlementaire s’expliquent dans une large mesure par cette concurrence de l’extrême droite. (…) Cette hostilité aux immigrés est certes associée à un ensemble d’attitudes, de représentations et d’affects qui toutes, pris isolément, détournent du vote de gauche, favorisent un vote pour la droite parlementaire et rendent probable  le vote de l’extrême droite : conviction qu’il est des races supérieures aux autres, sentiment d’être délogé de chez soi par « l’invasion » immigrée, attachement à « nos » valeurs traditionnelles, autoritarisme et dispositions répressives. Mais seule l’association de ces attitudes ethnocentriques et autoritaires avec l’hostilité aux immigrés, exprimée sur le mode le plus extrême, débouche sur un vote frontiste fréquent. Sous cette condition, la crainte du chômage, celle d’être agressé, l’inquiétude pour les acquis sociaux, le sentiment de « mal vie » majorent les chances de voter pour l’extrême droite. C’est donc seulement quand s’établit dans les esprits une relation causale entre, d’aune part, ces facteurs de frustration et d’anxiété, et d’autre part, la présence des immigrés qu’il y a vote significatif ou fréquent pour l’extrême droite. Sinon il n’y a pratiquement pas de vote frontiste. Plus on est ouvrier, plus est fréquente l’adhésion à ce syndrome autoritaire et xénophobe. Plus on est ouvrier, plus également sont répandues les craintes et les frustrations sociales et sociétales qui, lorsqu’on est très ethnocentrique, augmentent encore la propension à voter pour l’extrême droite. La relation entre le degré d’appartenance ouvrière et la fréquence du vote frontiste trouve là une grande partie, sinon l’essentiel, de son explication. (…) quelle que soit l’autoposition des individus sur l’axe gauche-droite, le vote frontiste est d’autant plus fréquent qu’on appartient davantage à la classe ouvrière. On retrouve là des caractéristiques qui en font un phénomène original, en rupture avec tout ce qu’on connaît de l’histoire politique française, au moins depuis la fin du 19ième siècle.

    Source : Guy Michelat et Michel Simon « Les ouvriers et la politique. Permanence, ruptures, réalignements », Presses de sciences Po, 2004

     

    Document 32 : le poids du vote sur enjeu dans la décision électorale (le cas du vote FN)

     

    Il est souvent difficile de préciser le poids exact du vote sur enjeux dans la décision électorale. En effet, la valorisation d’un enjeu dépend plus ou moins de l’ensemble du système de valeurs des individus, ce n’est donc pas une variable indépendante des autres, mais cependant la montée d’un enjeu dans l’opinion peut avoir un impact électoral et même probablement contribuer à restructurer le système de valeurs et d’attitudes de certains individus. Jean Chiche et Nonna Mayer (1997) ont essayé de préciser le poids des enjeux sur le scrutin présidentiel français de 1995. L’enquête post-électorale comportait une liste de 13 problèmes dont les enquêtés devaient dire le degré d’importance qu’ils avaient eu dans leur vote. Globalement, tous les problèmes semblent avoir eu de l’impact. (…) Une question plus précise demande aux enquêtés quel candidat a proposé, sur chacun des problèmes, la meilleure solution. (…) Les deux candidats les plus cités sont ceux qui ont été sélectionnés pour le second tour de l’élection, Chirac et Jospin. Le plus intéressant est de repérer qu’il n’y a que deux problèmes pour lesquels les deux principaux candidats ne sont pas les plus choisis, l’environnement où la candidate des verts est la plus crédible, et l’immigration où J.M. Le Pen est le plus choisi. La spécificité de ces deux enjeux est confirmée lorsqu’on regarde la hiérarchie des problèmes par électorat. L’électorat lepéniste du premier tour donne très souvent la note maximale au problème d’immigration, et l’électorat écologiste fait de même pour le thème de l’environnement. Le vote sur enjeux semble donc surtout avoir un pouvoir explicatif pour ces candidats qui, bien sûr, ont un programme politique global, mais qui semblent surtout convaincre sur un enjeu spécifique qui est leur « fond de commerce ». En ce qui concerne le vote lepéniste, les auteurs montrent que les convertis de 1995, venus de la gauche, restent attachés à certaines valeurs sociales mais ils sont très spécifiques sur une demande de rétablissement de la peine de mort et sur le rejet des étrangers. On voit donc que certains électeurs habituels de la gauche ont décroché, du fait de l’enjeu de l’immigration, au profit de l’extrême droite.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.157-158

     

    Document 33 : l’électorat Le Pen de 1984 à 2007

     

    Le FN émerge aux élections européennes de 1984, où sa liste obtient 11% des suffrages exprimés. C’est le début d’une spectaculaire ascension qui culmine le 21 avril 2002 lorsque J.M. Le Pen recueille près de 18% des suffrages et se qualifie pour le second tour de l’élection présidentielle. Tout aussi spectaculaire est le recul du FN aux scrutins de 2007, juste au dessus des 10% à la présidentielle, sous la barre des 5% pour les législatives. Ces variations offrent un cas privilégié pour l’étude du changement électoral. (…) la notion d’électorat est trompeuse, suggérant une continuité dans le temps qui  n’existe pas réellement. D’un scrutin à l’autre, ce ne sont jamais exactement les mêmes individus qui vont voter. Au facteur démographique dit, puisque chaque année accèdent au droit de vote ou disparaissent plus d’un million d’électeurs potentiels, s’ajoutent des effets de la mobilisation différentielle et des revirements électoraux. Ainsi, en 2002, 16% des électeurs ayant voté Le Pen au premier tour lui ont préféré J.Chirac au second, et 7% se sont abstenus, défections compensées par le ralliement au second tour de 4% des électeurs de gauche, 3% des électeurs de droite et 6% des abstentionniste du premier tour. Et si, en 2007, la moitié de son électorat l’abandonne, Le Pen rallie à lui de nouveaux électeurs, 40% de son électorat de 2007 n’ayant pas voté pour lui en 2002. L’électorat de Le Pen est donc en constant renouvellement et le nombre total de celles ou ceux qui ont voté au moins une fois pour lui est encore plus élevé que ce qu’indiquent ses scores successifs. Il n’y a pas non plus « d’électeur type ». Dès l’origine, le leader du FN prend des voix dans toutes les catégories de la population, coupant à travers les clivages existants. Il fait ses meilleurs scores à la fois dans la clientèle privilégiée de la droite, celle des petits indépendants puis, dès 1995, chez les ouvriers et les petits employés, traditionnellement ancrés à gauche, ainsi que dans l’entre-deux des catholiques non pratiquants. Et si la classe ou la religion restent les variables les plus prédictives du choix entre la gauche et la droite, celles qui déterminent le plus fortement le vote pour l’extrême droite sont le diplôme et le genre. Le Pen réussit toujours mieux chez les moins diplômés, plus réceptifs au discours simple et carré qui fait des immigrés la cause de tous les problèmes et prône la manière forte pour les résoudre, même s’il touche également les cadres et des diplômés du supérieur. (…) Ce qui rapproche ces électeurs si divers, quelle que soit l’élection, c’est un attitude « ethnocentrique », valorisant l’entre-soi, méfiante à l’égard des « autres », allant de pair avec une demande répressive. Les lepénistes sont toujours les plus nombreux à estimer qu’il y a trop d’immigrés, qu’on ne se sent plus chez soi en France et qu’il faudrait rétablir la peine de mort. L’écart est même allé croissant entre leur position et celle de l’ensemble de l’électorat sur ces trois questions. Si ces dispositions augmentent la probabilité de voter Le Pen, tous les ethnocentristes autoritaires ne le font pas pour autant. Le passage à l’acte proprement dit, suivant une logique mise en évidence par la psychologie politique, dépend du contexte spécifique à l’élection, des enjeux du moment, des candidats en présence. En 1984, la percée du FN tient à la radicalisation d’un électorat de droite exaspéré par l’arrivée des « socialo-communistes » au pouvoir, qui jugent la candidature de Simone Veil trop modérée et profite d’un scrutin européen sans enjeu pour exprimer leur mécontentement. En 1995, la progression du vote Le Pen chez les ouvriers et les employés reflète leur déception à l’égard de la gauche. En 2002, le résultat sans précédent de Le Pen se joue essentiellement sur l’enjeu sécuritaire qui lui attire un surplus d’électeurs de la droite classique. Et ses revers de 2007 tiennent à l’attraction exercée par Sarkozy sur un gros quart de son électorat de 2002 : le candidat de l’UMP est perçu comme plus susceptible que lui de mettre en œuvre la politique sécuritaire que cet électorat attend. Ce sont les mêmes variables qui rendent compte de l’attraction électorale des droites extrêmes ou radicales qui se sont développés en Europe depuis une vingtaine d’années.

     

    Sociologie des votes Le Pen aux premiers tours de l’élection présidentielle (%)

     

    1988

    1995

    2002

    2007

    Ensemble

    15

    15

    17

    11

    Sexe

    Hommes

    18

    19

    20

    12

    Femmes

    11

    12

    14

    9

    Profession

    Agriculteur

    10

    10

    22

    10

    Patron

    19

    19

    22

    10

    Cadre et PIS

    14

    4

    13

    7

    Profession intermédiaire

    15

    14

    11

    5

    Employé

    14

    18

    22

    12

    Ouvrier

    17

    21

    23

    16

    Diplôme

    Primaire

    15

    17

    24

    13

    Primaire supérieur

    17

    20

    21

    13

    Bac

    13

    12

    15

    8

    Bac+2

    10

    13

    11

    3

    Supérieur

    9

    4

    7

    4

    Religion

    Catholique pratiquant régulier

    13

    8

    12

    5

    Catholique pratiquant irrégulier

    13

    13

    18

    10

    Catholique non pratiquant

    16

    19

    20

    12

    Sans religion

    10

    14

    15

    12

     

    Opinions à l’égard des immigrés, des étrangers et de la peine de mort aux premiers tours de l’élection présidentielle (%)

     

    Electorat total

    Electorat Le Pen

    Ecart

    « Il y a trop d’immigrés en France »

    1988

    65

    95

    +30

    1995

    74

    97

    +23

    2002

    65

    97

    +32

    2007

    56

    90

    +34

    Évolution 1988-2007

    -5

    -1

     

    « On ne se sent plus chez soi comme avant »

    1988

    49

    78

    +29

    1995

    57

    87

    +30

    2002

    55

    84

    +29

    2007

    48

    80

    +32

    Évolution 1988-2007

    -1

    +2

     

    « Il faut rétablir la peine de mort »

    1988

    65

    95

    +30

    1995

    56

    86

    +30

    2002

    51

    85

    +34

    2007

    41

    75

    +34

    Évolution 1988-2007

    -24

    -20

     

    Source : Nonna Meyer dans Nouveau manuel de science politique, La découverte, Grands repères, 2009

     

    1. La volatilité électorale

     

    Document 34 : l’apparition d’un nouvel électeur (l’électeur rationnel) pour expliquer la volatilité électorale

     

    Philippe Habert et Alain Lancelot (1988) ont ainsi décrit l’émergence d’un nouvel électeur, dont le vote serait beaucoup plus changeant qu’avant. Dans les données d’un sondage de 1988 qui reconstituent le vote au tour unique des législatives de 1986, aux deux tours de la présidentielle de 1988 et au premier tour des législatives de 1988, ils repèrent le groupe des électeurs mobiles, qui ont voté au moins une fois à droite et une fois à gauche sur ces quatre occurrences. Ils trouvent ainsi 10% d’instables. Le plus étonnant n’est pas ce niveau de volatilité, mais les caractéristiques de ce groupe. Alors que les électeurs flottants sont habituellement décrits comme peu politisés, à faible compétence politique, plutôt mal intégrés dans la société, les électeurs mobiles entre 1986 et 1988 sont présentés comme très différents. Il s’agirait surtout de jeunes, instruits, appartenant aux classes moyennes salariées, politisés mais peu attachés à un parti politique et faiblement abstentionnistes. Ils ont des orientations politiques modérées, proche du centre, souhaitant un équilibre des pouvoirs entre la droite et la gauche. Leur instabilité ne serait donc pas explicable par une apathie politique, ils ne seraient pas mobiles par indifférence ou incompétence politique. Leur volatilité tiendrait à un affaiblissement des fidélités partisanes et de l’attachement à une idéologie construite. Plutôt que de choisir selon une fidélité passée, ils le feraient en fonction de leur raisonnement du moment, de la conjoncture, des enjeux de chaque élection, de la personnalité et du charisme prêtés aux différents candidats. Cette thèse du développement d’un électorat d’individus mobiles très rationnels et calculateurs dans leurs choix, donc très changeants en fonction de l’offre et des enjeux électoraux, a été depuis beaucoup discutée.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006,  p.165

     

    Document 35 : Incompétence politique et électeur rationnel

     

    Remarque : le fait que des électeurs soient politiquement incompétents ne rend pas leur vote « irrationnel » ; pour expliquer leur « non choix », il faut revenir à un modèle qui souligne le lien entre identités, valeurs et préférences politiques, qui montre que certains individus s’intéressent peu à la politique, et qui relie ce faible intérêt à des critères d’appartenance socio-professionnelle.

     

    Daniel Boy et Elisabeth Dupoirier (L’électeur est-il stratège ? 1990) montrent que la mobilité est surtout le fait des catégories les plus démunies, à faible capital culturel et s’intéressant peu à la politique, donc mal insérés socialement et culturellement. Ces données contredisent donc les conclusions qu’avaient présentées, pour la même période, Habert et Lancelot. L’électeur mobile serait plus proche du marais que de l’électeur rationnel. Cela dit, même s’il est peu politisé, cet électeur ne peut être qualifié d’irrationnel. Comme le disent fort bien Boy et Dupoirier, « Pourquoi taxer d’irrationalité l’électeur qui vote tantôt pour Le Pen parce qu’il développe un discours sécuritaire, tantôt pour la gauche parce qu’elle défend finalement les pauvres ? Cet électeur ne choisit-il pas, en fonction de l’offre politique qui lui est proposée, de privilégier tantôt tel aspect d’un candidat ou d’un parti tantôt tel autre, refusant par conséquent de prendre « en bloc », modulant son choix, bref exerçant tous ses privilèges d’électeur libre et par conséquence rationnel ».

    Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.166

     

    Document 36 : le rôle de la campagne électorale dans la volatilité des choix

     

    Il faut donc réévaluer à la hausse les effets des campagnes électorales, dès lors qu’on ne les limite plus à la seule persuasion, et qu’on tient compte de l’ensemble des interactions entre candidats, électeurs et médias. La campagne avec ses péripéties influence l’électorat. Les baromètres électoraux comme les panels le montrent, c’est un moment d’intense mobilité des intentions de vote, de reconsidération des choix, même si généralement la majorité des mouvements sont des hésitations entre le vote et l’abstention, et si le franchissement de la ligne gauche-droite reste exceptionnel.

    Les données du Panel électoral français 2007 montrent qu’entre le premier tour de l’élection présidentielle et le premier tour des législatives, autrement dit sur trois scrutins (premier tour de la présidentielle, second tour de la présidentielle, premier tour de l’élection législative), 60% des panélistes ont modifié leur choix initial.

    Les passages entre vote et abstention sont les plus fréquents (24%), suivis par la mobilité interne à la gauche et à la droite (15%), et la mobilité induite par la candidature centriste (10%) tandis que la mobilité gauche/droite ne concerne que 10% de l’échantillon.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010

     

    Document 37 : Stabilité et mobilité électorale en France de 1981 à 1995

     

    Date enquête

    Législatives 1986

    Législatives 1993

    Présidentielles 1995

    Stables de gauche

    25

    22

    20

    Stables de droite

    25

    27

    24

    Mobiles intra-gauche

    5

    10

    9

    Mobiles intra-droite

    5

    3

    9

    Mobiles gauche droite

    11

    14

    12

    Sous-total mobiles

    21

    27

    30

    Abstentionnistes à au moins 2 scrutins sur trois

    29

    25

    26

    Source : Jaffré et Chiche « Mobilité, volatilité et perplexité » 1997

    Lecture :

    -        Les stables et mobiles sont des électeurs qui ne se sont pas abstenus plus d’une fois sur les trois élections.
    -        Les stables sont des électeurs qui votent au moins deux fois sur trois pour le même parti de gauche ou de droite.

    Outre une certaine montée de la mobilité électorale entre plusieurs scrutins, ce travail met en évidence une autre évolution forte entre 1988 et 1995 : le moment du choix électoral semble plus tardif. Seulement 52% des électeurs déclarent avoir pris leur décision à l’avance (contre 75% en 1988). Un électeur sur cinq a hésité jusqu’au dernier moment. Certains ont envisagé de voter pour un autre candidat jusqu’à la fin (et ont changé d’avis juste avant le vote), ce sont les électeurs qualifié de volatiles, d’autres n’ont choisi que très tard, ce sont les électeurs perplexes. Les volatiles sont en fait des personnes qui ressemblent au nouvel électeur rationnel : ils sont politisés, instruits, informés, plutôt à faible identité partisane plutôt contestataires, mais ils hésitent jusqu’au bout en fonction de la campagne entre des candidats relativement proches. Les perplexes sont au contraire des électeurs assez indifférents à la politique, qu’ils connaissent mal et dont ils maîtrisent difficilement les enjeux, ils ressemblent au marais souvent identifié par les enquêtes, faiblement politisés et plutôt conservateurs.

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques », Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.170

     

    Document 38 : un modèle explicatif à la fois de la permanence des choix et de leur volatilité

     

    Mais comme le souligne le politologue américain Stephen Ansolabehere, il y a un paradoxe à dire tout à la fois que « les campagnes comptent » et que « les élections sont prévisibles ». Puisque a posteriori, les résultats d’une élection apparaissent souvent prévisibles longtemps à l’avance, compte tenu de l’état de l’économie, des réalisations passées de l’équipe au pouvoir, de la structure des préférences partisanes, des réalisations en cours, à quoi sert la campagne ? Pour résoudre ce paradoxe il faut revenir à « l’entonnoir de causalité ». La campagne permet l’ajustement des facteurs de long terme et de court terme, des dispositions acquises et d’une situation singulière, des opinions privées et de l’opinion publique : « l’information publique peut créer des mouvements coordonnés. Mais ces mouvements d’opinion sont limités par les croyances personnelles des individus. En conséquence, l’interaction entre l’information publique et l’information privée produit des modèles de renforcement qui rendent les élections régulières et prévisibles ».

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U, A. Colin, 2010

     

    Document 39 : Une enquête qualitative sur les électeurs mobiles

     

    Richard Balme, Céline Belot & Olivier Rozenberg « A quoi jouent les mobiles ? » (2004)

     

    1. La participation électorale (inscription et non inscription sur les listes électorales) : «au-delà du vote »

     

    Document 40 : l’abstention ne signifie pas « crise de participation »

     

    Les citoyens continuent de penser que le vote est un acte important en démocratie, mais pas automatique. La grève des urnes peut-être un moyen d’expression politique. Le recul de la participation électorale sous diverses formes (ne pas s’inscrire, ne pas voter, glisser un bulletin blanc dans l’urne) contraste avec l’effervescence des modes d’action directs et protestataires – pétitions, manifestations, boycotts, la floraison des collectifs associatifs et des coordinations, la fréquence des conversations politiques. Il faut nuancer l’idée d’une « crise » de la participation.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.171

     

    Document 41 : mesurer la non participation électorale

     

    A chaque élection, une proportion variable de l’électorat ne se prononce pas. Ce retrait sous ses différentes formes (non-inscription, abstention, vote blanc ou nul) a été longtemps moins étudié que le vote. (…) A côté de l’abstention passive, par indifférence ou désintérêt, se développent des formes actives et assumées de refus de vote, porteuses d’un message politique, dans des catégories de la population qui jusqu’ici prenaient régulièrement le chemin des urnes. (…) La première difficulté consiste à définir et à mesurer avec précision la non participation électorale. Il n’y a pas d’un côté des votants, de l’autre des non-votants. Toute une gamme de comportements intermédiaires existe entre ces deux pôles, de la non-inscription sur les listes électorales au vote blanc. La population électorale potentielle est celle qui remplit les conditions légales de citoyenneté, de résidence et de capacité. (…) Pour voter il faut toutefois accomplir un minimum de formalités, variables selon les pays, permettant d’établir la liste officielle des électeurs et électrices. (…) Pour connaître la proportion des « non-inscrits » il suffit en principe de rapporter le nombre d’inscrits à la population électorale « potentielle » ayant le droit de voter. (…) A la veille des cantonales de 1982 on estimait la proportion de non-inscrits en France métropolitaine à 11,3% du corps électoral potentiel, soit plus de quatre millions d’individus. la proportion apparaît relativement stable depuis 20 ans.

     

    Participation à l’élection présidentielle de 1995 en France

    (source Héran, Rouault, 1995)

     

    En milliers

    A déduire

    Population métropole

    58 000 000

     

     

     

    - 13 000 000 mineurs

    Majeure

    45 000 000

     

     

     

    - 2 500 000 étrangers adultes

    Française

    42 500 000

     

     

     

    - 500 000 sous tutelle ou condamnés

    Ayant la capacité électorale

    42 000 000

     

     

     

    - 3 600 000 non inscrits

    Inscrite

    38 400 000

     

     

     

    - 4 800 000 abstentionnistes aux deux tours

    Votant à au moins un tour

    33 600 000

     

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.177-178

     

    Document 42 : la pratique du vote blanc (ou nul)

     

    Il est tentant de rapprocher de la non-inscription et de l’abstention le fait de mettre un bulletin blanc ou nul dans l’urne, autrement dit refuser de choisir. (…) Depuis les années 1990 les votes blancs et nuls progressent aux élections nationales, atteignant aux législatives de 1993 un niveau record de 6,5% des inscrits au second tour, soit 9,5% des votants. De nombreuses associations militent en France pour une reconnaissance officielle du vote blanc. (…) Un projet de loi a été déposé pour demander la reconnaissance du vote blanc en 2003. La Suède est le seul pays à ce jour où celui-ci est reconnu comme un vote à part entière, décompté au même titre que les suffrages exprimés pour un candidat ou un parti. Signe des temps, depuis le second tour de l’élection présidentielle de 1995 la presse ne les calcule plus par rapports aux inscrits, ce qui les assimile à l’abstention, mais par rapport aux votants, ce qui revient à les considérer comme un vote à part entière. Il y a donc de multiples manières de ne pas participer au vote.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U A.Colin, 2010, p.180

     


    Document 43 : l’abstention comme défaut d’intégration sociale (la logique sociale de la non participation)

     

    L’explication du non-vote a suivi la même évolution que celle du vote. Son origine a d’abord été cherchée dans les caractéristiques sociales et politiques des électeurs. Puis l’accent s’est déplacé vers les caractéristiques de l’élection et les termes de l’offre politique. Les deux sont bien évidemment complémentaires. (…) Pour Lancelot (1968), « l’abstentionnisme doit être considéré plutôt comme une norme culturelle conditionnée par des facteurs sociaux. La participation électorale (…) procède d’un facteur général qui est le degré d’intégration à la collectivité ». Les femmes s’abstiennent alors plus que les jeunes, surtout les veuves et les célibataires. L’abstention est plus forte chez les jeunes et décroît avec l’âge, à mesure qu’ils s’installent dans la vie, finissent les études, trouvent un travail. elles est plus élevée chez les membres des minorités religieuses (protestants) ou les immigrés pas encore pleinement intégrés à la culture nationale (Français musulmans, rapatriés d’Afrique du nord). Elle est moins fréquente en milieu rural, où les liens d’interconnaissance restent forts, que dans les grandes villes, en particulier chez les nouveaux urbains ou dans les communautés complètement isolées et fermées au monde extérieur. Elle suit de près le statut socio-économique, atteignant des sommets chez les personnes socialement et culturellement défavorisées, culminant chez les manœuvres. Bref, l’abstentionnisme toucherait de préférence « les rôles sociaux subordonnés », tandis que les catégories dominantes participeraient nettement plus souvent. (…) Bourdieu dans la Distinction (1979), Gaxie dans le Cens Caché (1978) font la même analyse retraduite en termes de classe. Pour participer il faut être et se sentir politiquement compétent, l’incompétence objective et subjective reflète une position dominée dans la structure sociale et détourne des urnes. Le système politique tient à distance les individus les moins pourvus en capital social et culturel, il fonctionne comme le suffrage censitaire hier au profit des dominants, d’autant plus que la barrière est invisible. Les conclusions de Nie et Verba et de leurs collègues américains sont très similaires. (…) Les catégories favorisées cumulent les « ressources » et les compétences qui facilitent l’action. elles ont plus de chances d’avoir acquis, durant leur socialisation familiale, religieuse, professionnelle, à l’école, au travail, et dans les associations qu’elles fréquentent, les capacités (savoir lire, écrire, parler en public, communiquer) et les dispositions psychologiques (intérêt pour la politiquer, sentiment d’efficacité) qui facilitent la démarche électorale. (…) Les travaux sur le capital social vont dans le même sens, liant la participation électorale à la densité des réseaux associatifs, aux liens d’interconnaissance fondés sur la réciprocité et de confiance (Putnam, 2000).

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U, A. Colin, 2010, p.180-181

     

    Document 44 : l’abstentionnisme en France lors du scrutin présidentiel de 1995

     

    Grâce à l’enquête « Participation électorale » de l’INSEE, on dispose d’une étude particulièrement fouillée des facteurs sociaux de l’abstention lors du scrutin présidentiel de 1995 (Héran, Rouault). Si l’on ajoute les non-inscrits aux abstentionnistes systématiques (aux deux tours), la non participation électorale est le fait d’un électeur ou électrice sur cinq. Mais elle atteint ou dépasse 30% chez les sans-diplôme, chez les chômeurs ou ceux qui n’ont qu’un emploi temporaire. Elle dépasse le quart chez les ouvriers non-qualifiés et les employés du commerce et des services (contre 10% chez les enseignants, les professions libérales, les cadres et les chefs d’entreprise), elle atteint 27% chez les locataires (contre 17% chez les propriétaires de leur logement). Elle touche près d’un quart des Français de fraîche date (…). Elle est plus fréquente dans les grandes agglomérations que dans les petites villes et en zones rurales, où les liens interpersonnels et le contrôle social sont plus forts et la mobilité résidentielle moindre. L’âge enfin apparaît comme une variable décisive. Les jeunes participent moins précisément parce qu’ils cumulent les handicaps socioculturels qu’on vient de décrire. Avant 25 ans, ils sont environ 30% à rester à l’écart des élections, alors qu’à partir de 45 ans la proportion tombe à 13-14% pour remonter à partir de 75 ans (31%) dans une population qui peut plus difficilement se déplacer pour aller voter. Le sentiment d’être habilité à s’occuper et à voter vient quand on a terminé ses études, trouvé un emploi, quitté ses parents et formé un couple. 27% des enfants qui vivent avec leurs parents n’ont pas participé au scrutin présidentiel de 1996, contre 16% des adultes qui vivent en couple.

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U, A. Colin, 2010, p. 185-186

     

    Document 45 : la logique politique de la non-participation électorale

     

    Ces facteurs (sociaux) ne suffisent pas à expliquer la non-participation électorale. Comme le montrent Braconnier et Dormagen, les mêmes quartiers étaient parmi les moins abstentionnistes du temps de la banlieue rouge, quand ces villes étaient dirigées par des élus communistes. (…) Il faut  tenir compte de l’encadrement partisan et du contexte politique.

    Les abstentionnistes constants, qui boudent systématiquement les urnes, sont minoritaires. (…) La proportion de ces abstentionnistes tourne autour de 10% des inscrits si la séquence contient l’élection présidentielle, la plus importante aux yeux de l’électorat et du quart quand il s’agit d’élections faiblement mobilisatrices comme les régionales et surtout les européennes. Cette proportion intermittente à s’abstenir ne s’explique donc pas uniquement par les caractéristiques de l’électorat, elle dépend aussi de l’élection considérée, elle répond à une logique politique. (…) Les électeurs se mobilisent plus si l’élection est jugée importante, si la compétition est serrée, donnant le sentiment que leur vote peut peser dans la balance.

    (…) La participation varie selon la nature de l’élection et son caractère plus ou moins décisif. (…) Les modifications du corps électoral, notamment l’extension du droit de suffrage aux femmes, l’abaissement de l’âge de la majorité électorale, ou le droit de vote accordé aux étrangers, sont toujours suivies par une hausse du taux global d’abstention, le temps que les nouveaux venus se socialisent à la politique. L’état du système partisan influe également sur le niveau de participation. Celle-ci augmente si les alternatives sont claires, quand le système est « polarisé » comme il l’a été en France dans les années 1970, quand l’Union de la gauche s’opposait à la majorité gaulliste et à ses alliés. (…) L’intensité de la compétition est enfin un facteur clé. Si les jeux sont faits d’avance à quoi bon se déplacer ?

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U, A. Colin, 2010, p. 185-186

     

    Document 46 : distinguer abstention « dans le jeu » et abstention « hors jeu »

     

    A partir des années 1980, le problème est moins de comprendre le paradoxe du vote que la montée de l’abstention, car on observe une baisse globale des taux de participation dans la plupart des démocraties occidentales (…). Si on s’en tient aux 15 pays de l’UE avant l’élargissement, on observe un recul de l’ordre de 6 points, de 85% avant 1988 à 78% après. (…) Cette abstention paraît d’autant plus surprenante que ces démocraties installées cumulent à première vue les conditions favorables à la participation, à commencer par la hausse rapide du niveau d’éducation. Comment résoudre ce que Brody a appelé le « puzzle de la participation » ? On peut le faire par deux entrées, celles de l’électorat ou celle des élections.

    (…) A l’occasion des élections législatives françaises de 1997, Jaffré et Muxel (2000) ont mis en lumière un nouveau type d’abstentionnisme, qui obéit à une logique sociale et politique différente de celle de l’abstentionnisme classique. Les abstentionnistes « dans le jeu » diffèrent des « hors-jeu » parce qu’ils s’intéressent ne serait-ce qu’un peu à la politique et se sentent proches d’un parti politique, parce qu’ils ont un niveau d’étude et une position sociale plus élevée, comparable à celle de l’électorat qui vote. Et leur proportion est en hausse puisqu’ils représentent plus de 69% des abstentionnistes déclarés en 2002, contre 61% en 1995 et 52% en 1997.

     

    Profil des abstentionnistes dans le jeu et hors jeu en %, 1er tour présidentiel 2002, (source : Muxel)

    Dans le jeu : intérêt politique + proximité partisane

    Hors jeu : pas du tout d’intérêt politique et /ou pas de proximité partisane déclarée

     

    Abstentionnisme « hors jeu »

    Abstentionnisme « dans le jeu »

    Votants

    Sexe

    Hommes

    42

    45

    48

    Femmes

    58

    55

    52

    Age

    18-24

    11

    10

    9

    25-34

    19

    21

    17

    35-49

    30

    28

    30

    50-64

    18

    21

    23

    65+

    22

    20

    21

    Diplôme

     

     

     

    Sans le bac

    68

    55

    55

    Bac et +

    32

    45

    45

    CSP

    Indépendant

    9

    8

    7

    Cadre et profession intellectuelle supérieure

    7

    11

    14

    Profession intermédiaire

    17

    24

    22

    Employé

    31

    31

    27

    Ouvrier

    29

    16

    20

    Autre

    7

    10

    10

     

    (…) On peut également rapprocher des abstentionnistes dans le jeu les personnes qui votent blanc, dont le nombre a nettement augmenté dans les années 1990. (…) La proportion de vote blanc loin de baisser, augmente avec le niveau social et culturel et avec l’intérêt pour la politique. (…) Elle s’analyse comme un geste politique. C’est un « vote de mécontentement » manifestant un refus des candidats en présence et de leurs programmes. « Si jamais on peut avoir un minuscule pouvoir, autant essayer de s’en servir. Je trouve que ça serait quand même dommage de laisser penser aux politiques qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, laisser prendre le pouvoir des gens … Autant voter » (Chantal, professeur de français en lycée, 52 ans) ; « Ca pourrait être une arme pacifique, certes, mais pas si négligeable que ça » (Claire, artiste, 44 ans, de gauche). Autant de comportements de retraite électorale qui ne correspondent guère à l’abstention par indifférence politique et manque d’intégration sociale. Ils témoignent plutôt d’une individualisation de la société, d’une prise de distance à l’égard de la politique électorale ou d’une forme de politisation critique « négative », d’un usage stratégique du bulletin de vote

    Source : Nonna Mayer « Sociologie des comportements politiques », Coll.U, A .Colin, 2010, p. 193-195

     

    Document 47 : abstention systématique et situation socio-professionnelle

     

     

    1995

    2002

    Occupé

    10,3

    9,2

    Salariés du public

    9

    7,3

    Salariés en CDI à temps complet

    10,8

    9,7

    Salariés en CDI à temps partiel

    10,6

    10,2

    Salariés en CDD en stage

    22,6

    17,3

    Chômeurs dont :

    19,6

    14,4

    Cadres et PIS

    2,1

    7,5

    Professions intermédiaires

    5,8

    10,3

    Employés

    16,1

    22,6

    Ouvriers qualifiés

    19,1

    19,2

    Ouvriers non qualifiés

    28

    19,3

    Source : Nouveau manuel de science politique, La découverte, Grands repères, 2009, p.440

    Source : Insee

     

    Document 48 : un bilan des études menées sur les comportements électoraux

     

    Ce bilan de l’ensemble des études menées en France sur la stabilité et la mobilité électorale invite à des conclusions prudentes et nuancées. On n’est pas passé d’une situation où les individus auraient voté mécaniquement, toujours pour la même tendance, à une situation où les individus seraient sans histoire et sans attaches, redéfinissant de manière très rationnelle, mais très ponctuelle, leur choix du moment en fonction de l’offre électorale. Le changement dans les comportements électoraux semble moins considérable que ce qu’on affirme souvent.  Ce qui rend le jugement sur l’évolution moins sûr et oblige à la nuance. (…) Les points suivants nous semblent pouvoir être considérés comme acquis :

    -          on n’observe pas actuellement une progression de la mobilité entre la gauche et la droite, cette summa divisio de la politique française semble toujours très structurante, il n’y a qu’environ 10% qui franchissent cette frontière entre trois élections ;

    -          ce qui a changé, c’est d’abord l’atomisation plus forte du corps électoral depuis le début des années 1980, et la progression de la mobilité interne à chaque camp. Les candidats de division semblent plus facilement trouver un électorat dans une ambiance facilement critique à l’égard des grands partis. Bien sûr, la conjoncture du moment peut donner l’impression parfois d’un resserrement de l’accordéon électoral et d’un retour à une fidélité partisane fondamentale, parfois au contraire on assiste à un plus fort succès des tendances critiques dont l’électoral s’élargit ;

    -          l’abstention intermittente est croissante (ce qui contribue aussi à la progression de la mobilité mesurée lorsqu’on la prend en compte) ;

    -          la nouveauté réside probablement surtout dans le moment et les raisons du choix, plus que dans le choix lui-même. Même si le vote n’est pas beaucoup plus mobile qu’avant, les hésitations avant de choisir sont beaucoup plus fortes jusqu’aux derniers jours du vote (depuis 1995 semble-t-il). La volatilité pourrait au fond être avant tout un phénomène subjectif : les gens se sentent mobiles, ils ont moins de fidélité forte à un parti, ils sont critiques à l’égard des grands partis de gouvernement et émettent en conséquence parfois des votes dissidents, mais ils ont aussi une orientation idéologique relativement stable, qui ne change que relativement lentement au cours du temps et les conduits souvent à voter pour le même camp, à défaut de voter toujours pour le même parti, au moins pour les grands scrutins nationaux. Il faudrait faire des études particulières, qui pour l’instant n’existent pas vraiment, pour mieux mesurer la mobilité des votes entre scrutins locaux et nationaux. Mais il semble bien que les logiques de vote puissent être, pour « de bonnes raisons » (c’est-à-dire des raisons explicables et compréhensibles, pas irrationnelles), parfois décalées entre scrutins locaux, nationaux et européens.

    -          Quoi qu’il en soit de l’importance de la mobilité électorale, que le choix fait par les individus soit finalement celui de la fidélité ou de la mobilité, le vote n’est fondamentalement pas irrationnel. Le vote est pour la masse des gens un choix auquel ils réfléchissent, sur la base d’une information limitée mais plutôt croissante. Voter pour le même parti n’est pas un signe de mécanicisme, d’absence d’intelligence et de raisonnement. Les individus sont même de plus en plus inquiets et exigeants sur leurs raisonnements, ils ont probablement davantage « d’états d’âme » que leur choix final soit en faveur du changement ou de la stabilité. (…)

    L’étude des comportements électoraux montre bien que l’individualisation du vote – que les théories de l’électeur rationnel permettent de bien mettre en évidence – n’ôte pas toute validité aux conceptions antérieures qui insistaient sur les influences sociétales exercées sur le vote individuel. Les modèles du comportement électoral sont en fait plus complémentaires qu’opposés. Tout comme le consommateur au moment de décider d’un achat important, l’électeur réfléchit et tient compte dans chaque cas de l’offre électorale, de la personnalité des candidats et des enjeux qui apparaissent fondamentaux à un moment donné. Mais sa perception du moment est en fait marquée par son système de valeurs, lui-même plus ou moins dépendent d’une situation sociale et d’une socialisation familiale. Il y a donc à la fois de la permanence et du changement dans les choix opérés au moment de chaque vote. Comme le disaient déjà Mayer et Perrineau (1992) « L’électeur n’est ni prisonnier du carcan des variables sociologiques, ni « vibrion » sans attaches réagissant au gré de la conjoncture. Son choix est le fruit d’un processus où se mêlent facteurs structurels et conjoncturels, à long terme et à court terme, politiques et socioculturels. La socialisation politique ne s’arrête pas avec l’enfance, c’est un phénomène toujours recommencé. Chaque individu appartient simultanément et successivement à une multitude de groupes aux sous-cultures spécifiques. Ces influences diverses et parfois contradictoires forment des sensibilités de droite ou de gauche. Mais ces potentialités ne se réalisent que dans le cadre d’une élection donnée en fonction de l’intérêt qu’elle suscite, de l’offre partisane, de l’équation personnelle des candidats, de la campagne qu’ils vont mener, des problèmes de l’heure. Chaque élection est singulière et laisse place aux stratégies des électeurs, à un choix rationnel ».

    Source : Pierre Bréchon « Comportements et attitudes politiques » Presse universitaire de Grenoble, 2006, p.178

     

    1. D’autres documents utiles

     

    Document 49 : Non inscription, abstention, participation

     

     

     

    C’est à partir des votes exprimés que sont calculés les résultats électoraux.

    En France, depuis 1997, l’inscription sur les listes électorales est devenue automatique pour les jeunes ayant 18 ans lors d’une année électorale. Malgré cela, le taux de non inscription est évalué en France a environ 10% (ce qui signifie qu’un Français sur 10 en âge de voter n’est pas inscrit sur les listes électorales).

     

    Document 50 : Abstentionnistes « dans le jeu » et abstentionnistes « hors-jeu »

     

     doc50 a

    (…)

    doc50 b

    Source : MUXEL Anne, « Abstention : défaillance citoyenne ou expression démocratique », Cahiers du Conseil constitutionnel, n° 23 (Dossier : La citoyenneté) - février 2008

     

    Document 51 : L'effet patrimoine

     

    Mathieu CASTAGNET : Dire que les riches votent à droite et les pauvres à gauche, est-ce une caricature ou une réalité ?

    Pierre BRÉCHON : Ce n'est évidemment pas aussi simple que cela. En fait, toutes les études montrent que le critère déterminant n'est pas vraiment le revenu mais plutôt le patrimoine. [...] Un couple d'instituteurs et un couple de petits commerçants peuvent avoir globalement des niveaux de revenus comparables. Mais, du fait de leur statut de salariés, de leur appartenance à la fonction publique, le couple d'instituteurs a toute chance de voter à gauche. À l'inverse [...] les commerçants ont de bonnes chances de voter à droite. [...]

    - Donc, plus un électeur a un gros patrimoine, plus il aura tendance à voter à droite ?

    - Le fait d'avoir accumulé du capital [...] est en effet un bon indicateur : plus on a de patrimoine, plus on vote à droite. Cela s'explique par de nombreux facteurs. Il y a d'abord l'explication familiale car ceux qui ont un patrimoine viennent souvent de familles qui en avaient un et ont donc été socialisés avec des idées politiques liées à cela. Ensuite, il y a des comportements plus matériels : la droite est perçue comme défendant plus le patrimoine et la propriété. [...]

    - N'y a-t-il pas aussi un effet du cycle de vie, car le patrimoine s'accumule avec le temps ?

    - Bien sûr, un jeune cadre n'a pas forcément beaucoup d'argent au départ mais se constitue un patrimoine au fil des années. La constitution de ce patrimoine va alors s'accompagner, sur le vote, d'attentes différentes, plus conformistes, plus sécuritaires. [...] C'est cela qui va conduire à des comportements différents en termes de vote.

    - Cette différentiation en fonction du patrimoine a-t-elle toujours existé ?

    - L'effet patrimoine a été mis en évidence en France pour la première fois lors des législatives de 1978. Mais, évidemment, cela ne veut pas dire que cela n'existait pas avant. Depuis vingt-cinq ans, en tout cas, on retrouve ce phénomène à chaque élection, et on l'a de nouveau observé lors des élections présidentielle et législative de 2002.

    - Cet effet du patrimoine est-il le critère déterminant du vote, plus que l'âge ou la pratique religieuse ?

    - La pratique religieuse reste sans doute le critère le plus déterminant. Pour autant, l'un n'exclut pas l'autre car les catholiques pratiquants réguliers sont plus âgés que la moyenne, et se retrouvent donc dans les catégories à haut niveau de patrimoine. [...]

    Source : « L'argent mène-t-il le monde ? », Entretien publié le 6 novembre 2003, La-Croix.com

     

    Document 52 : Que reste-t-il du vote de classe ?

     

    En France l’enquête pionnière de Guy Michelat et Michel Simon (1977) souligne le rôle structurant de la classe sociale et de la religion. Le clivage électoral majeur oppose le monde ouvrier, majoritairement déchristianisé, qui voit dans le Parti communiste le  défenseur naturel de la classe ouvrière, et vote en majorité pour la gauche, à celui des catholiques déclarés, principalement issu des classes  moyennes rurales ou urbaines, acquis aux valeurs et aux partis de droite. Ce modèle explicatif « sociologique » est remis en cause dès la fin des années 1970. Sur la base de l’indice d’Alford, qui offre une mesure simple de la relation puisqu’il est calculé par une simple soustraction entre la proportion d’ouvriers ou de « manuels » qui votent pour la gauche et celle des non-ouvriers qui votent à gauche, nombre d’auteurs concluent à un affaiblissement graduel de la relation entre classe sociale et vote, généré par le passage à la société postindustrielle. La tertiarisation de l’économie, la montée des cols blancs et la « moyennisation » de la société viendraient brouiller les frontières de classe. La hausse du niveau d’études et la montée des valeurs hédonistes et permissives du « post-matérialisme » théorisé par Ronald Inglehart rendraient les citoyens plus autonomes et critiques. Elles favoriseraient l’émergence d’une nouvelle gauche (écologistes, alternatifs), défendant des enjeux non pris en charge par les partis traditionnels. […]

    La controverse n’est pas close. À partir de méthodes statistiques plus sophistiquées et de découpages socioprofessionnels et politiques plus fins, tenant compte plus que le classique indice d’Alford de la complexité des sociétés postindustrielles et des recompositions partisanes, d’autres travaux relativisent le déclin du vote de classe et discernent de nouveaux clivages. En prenant l’exemple de la France, on tentera de montrer que les clivages de classe n’ont pas disparu, ils se sont transformés. […] Les principaux clivages de classe mis en lumière par les enquêtes de 1978 et de 1988 n’ont donc pas disparu, ils se sont déplacés, sous l’effet du changement socioprofessionnel et politique. L’opposition principale ne passe plus entre ouvriers et non-ouvriers mais entre travailleurs indépendants et salariés, la résistance de la gauche chez les salariés moyens et supérieurs venant compenser son recul chez les ouvriers. Ces résultats vont dans le sens d’autres travaux menés en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Sur le long terme, réalignements et désalignements de classe se compensent. Il n’y a pas un modèle unique et invariant du «vote de classe», qui serait celui des ouvriers votant pour la gauche, et l’orientation à gauche de plus en plus marquée des salariés non ouvriers et notamment ceux du secteur public rentre aussi dans la catégorie des «réalignements» de classe.

    Source : MAYER Nonna, « Que reste-t-il du vote de classe ? Le cas français », Lien social et Politiques, n°49, 2003

    Document 53 : L’abstention aux deux tours de l’élection présidentielle de 2012 en fonction du diplôme

     

     doc 53

    Source : NIEL Xavier, LINCOT Liliane, « L’inscription et la participation électorale en 2012 », Insee Première, n°1411, septembre 2012.

     

    Document 54 : Taux de non inscription sur les listes électorales en France en fonction de la nationalité du diplôme

     

    doc 54 

    Source : NIEL Xavier, LINCOT Liliane, « L’inscription et la participation électorale en 2012 », Insee Première, n°1411, septembre 2012.


    Document 55 : Répartition du vote Hollande et Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle de 2012 (en %) »

     

     doc 55

     

    Document 56 : Evolution du vote des ouvriers en France entre 1978 et 2002 (en %)

     

     doc 56

    Source : MAYER Nonna, Que reste-t-il du vote de classe, Lien Social et Politique, n°49, 2003.

     

    Document 57 : L’adhésion au libéralisme économique et au libéralisme culturel selon l’âge en France en 2007

     

     doc 57

     

    Source : ROUBAN Luc, « Le vote des séniors », CEVIPOF 2012 - Les électorats sociologiques, n°1, Septembre 2011.

     

    Document 58 : Vote au second tour de la présidentielle de 2012 en fonction de l’âge, de la religion et du patrimoine

     

     doc 58

    Source : ROUBAN Luc, « 2012 ou la fracture générationnelle », CEVIPOF 2012 – Les électorats sociologiques, n° 18, mars 2013.

     

    Document 59 : Les enjeux de l’élection présidentielle de 2012 selon les électeurs

    doc 59