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Publié le Feb 21, 2016 Modifié le : Jul 30, 2016

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Le  Sunday, February 21, 2016

21 février 2016. Et si les Allemands l’avaient emporté à Verdun ? Exercice d'histoire contre-factuelle

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  • Visuel : Verdun 1916 effet de nos obus. ADHA 3Fi 01552

    Visuel : Verdun 1916 effet de nos obus. ADHA 3Fi 01552

     

    Encore une question saugrenue, penseront certains esprits rendus chagrins par la multiplication des commémorations, ou pire diront d’autres : encore une de ces interrogations qui témoignent de la contagion de ce « démon du soupçon » si facilement à l’œuvre dans les théories conspirationnistes ; soupçon que l’on pourrait s’étonner de voir gangrener un site officiel. Et pourtant, il faut convenir que la question, au-delà des polémiques suscitées par l’actualité, s'avère particulièrement stimulante quand on feint délibérément de faire comme si l’on ne connaissait pas... le fin mot de l’histoire.
    21 février 1916. Les Allemands lancent une attaque-surprise contre la place forte de Verdun. L’offensive, présentée comme longuement mûrie par l’état-major allemand, débouche sur la prise du fort de Douaumont le 25 février. C’est une victoire ! Et si aujourd’hui beaucoup d’historiens sont sceptiques sur ses objectifs stratégiques, elle est célébrée comme telle dans toute l’Allemagne et... avec éclat. Au début de l’été, le 12 juillet, les Allemands ne sont plus qu’à trois kilomètres des faubourgs de Verdun ! Fin de la première partie.
    La contre-offensive française débute dans le courant du mois d’août et se déploie tout au long de l’automne. Les forts de Douaumont et de Vaux, enjeux d’un confetti territorial qui ne doit pas excéder 1 200 km2, sont repris au terme de combats acharnés. À la mi-décembre, les lignes allemandes sont revenues à ce qu’elles étaient le 21 février ; mais le bilan humain est terrible : près de 378 000 tués, disparus, blessés, côté français et un peu moins côté allemand avec des pertes qui s’élèvent à 337 000 hommes. Verdun, une victoire ?
    C’est oublier que Verdun n'est pas seulement une bataille, c’est un mythe. N’est-elle pas pour l’historien « la bataille qui résume à elle seule la Grande Guerre » (Antoine Prost) et pour le professeur d’histoire-géographie qui l’enseigne en classe, l’une des expressions les plus achevées de la guerre totale ? Pourtant, il faut l’admettre, c’est un mythe difficile à saisir à une époque comme la nôtre et dans un pays qui ignore la guerre sur son territoire depuis plus de 70 ans. En effet, avant même la fin de la bataille, Verdun est devenue le symbole d’une résistance opiniâtre pour la défense du territoire. Tandis que sur le front, les poilus affrontent l’enfer d’une guerre d’usure, sur la route qui relie Bar-le-Duc à Verdun, des camions par milliers acheminent chaque jour des hommes, des animaux, des munitions à l’aller et des blessés au retour. C’est à Maurice Barrès qu’on lui doit son nom : « la Voie sacrée ».
    L’armée française a-t-elle remporté une victoire à Verdun ? Incontestablement, si l’on se situe sur le terrain des représentations de la bataille. Celle-ci fut d’emblée perçue en France comme décisive. Sur le front comme à l’arrière, les Françaises et les Français sont convaincus de la nécessité de tenir Verdun coûte que coûte ; pour toutes et tous, une défaite ferait perdre la guerre. En Allemagne, ce fut certes une grande bataille, mais pas la plus importante. D’ailleurs outre-Rhin, elle aurait pu tomber dans l’oubli, si les nazis ne l’avaient instrumentalisée dans les années 20 aux fins d’une propagande qui stigmatise l’attentisme du commandement pour mieux encenser l’esprit offensif du soldat allemand.
    Absurde, la question qui sert de titre à cette brève présentation ? Non, si l’on veut bien écarter toute controverse et garder à l’esprit que la vertu d’une telle interrogation est d’abord d’aiguiser la curiosité sur un sujet que notre mémoire collective — pourtant révérencieuse — présente comme le lieu d’une incompréhensible folie meurtrière. Il est difficile à une époque de paix comme la nôtre de concevoir l’ampleur d’un engagement qui pouvait aller jusqu’au sacrifice suprême. Mais, n’est-ce pas là l’un des mérites du travail de l’historien que de faire comprendre, non pas seulement ce que nous devons au passé, mais aussi, et surtout, combien il nous est différent ?

    Gérald Attali
    IA-IPR d’histoire-géographie
    gerald.attali@ac-aix-marseille.fr